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Etatisme et anarchie (Mikhaïl Bakounine)

Publié en russe en 1873, il est inédit en français. Je reprends des extraits publiés par Daniel Guérin, Ni Dieu ni Maître, Anthologie de l'anarchisme, tome 1.

Je ne sais pas ce que valent les idées de Mikhail Aleksandrovitch Bakounine (1814-1876). Elles n'ont été testées durablement nulle part et je n'ai guère envie de servir de cobaye. Mais au moins, dans ce texte, il a expliqué, avec une terrible lucidité, ce qui ne va pas dans celles de son grand rival Karl Marx :

(...) On arrive au même résultat exécrable : le gouvernement de l'immense majorité des masses populaires par une minorité privilégiée. Mais cette minorité, disent les marxiens [Bakounine utilisait toujours ce terme et non "marxiste" en français], se composera d'ouvriers. Oui, certes, d'anciens ouvriers, mais qui, dès qu'ils seront devenus des gouvernants ou des représentants du peuple, cesseront d'être des ouvriers et se mettront à regarder le monde prolétaire du haut de l'Etat ; ne représenteront plus le peuple, mais eux-mêmes et leurs prétentions à le gouverner. Qui en doute ne connaît pas la nature humaine. (p241)

Les marxiens prétendent que seule la dictature, bien entendu la leur, peut créer la liberté du peuple ; à cela nous répondrons qu'aucune dictature ne peut avoir d'autre fin que de durer le plus longtemps possible et qu'elle est seulement capable d'engendrer l'esclavage dans le peuple qui la subit et d'éduquer ce dernier dans cet esclavage ; la liberté ne peut être créée que par la liberté... (p242)

Bakounine donnait au mot "esclavage" un sens fort large, mais cela s'est bien vérifié, et d'ailleurs dans son propre pays. Voir dans ce même blog et cette même rubrique l'ouvrage Les libérateurs, et aussi sur cette page des Virus de la pensée .

Ils [les marxiens] prendront en main les rênes du gouvernement, parce que le peuple ignorant a besoin d'une bonne tutelle ; ils créeront une Banque d'état unique qui concentrera entre ses mains la totalité du commerce, de l'industrie, de l'agriculture et même la production scientifique, tandis que la masse du peuple sera divisée en deux armées : l'armée industrielle et l'armée agricole, sous le commandement direct des ingénieurs de l'Etat qui formeront une nouvelle caste politico-savante privilégiée. (p243)

Donc, plus de quarante ans avant, sont plus qu'entrevus le marteau, la faucille, le jdanovisme et la nomenklatura...

Et le sort particulièrement sombre de la paysannerie soviétique :

Si le prolétariat devient la classe dominante, sur qui, demandera-t-on, dominera-t-il ? C'est donc qu'il restera encore une classe soumise à cette nouvelle classe dominante, à cet Etat nouveau, ne fût-ce, par exemple, que la plèbe des campagnes qui, on le sait, n'est pas en faveur chez les marxiens... (p240)

Et qui le sera encore moins chez leurs héritiers léninistes : instauration d'unités de production, kolkhozes et sovkhozes, dont les travailleurs n'auront pas droit au passeport, ce qui implique l'impossibilité de sortir de leurs villages sans autorisation particulière, un retour massif au servage aboli par le Tsar Alexandre II. Cette disposition ne sera abolie qu'en 1976. Et bien sûr les millions de morts de la dékoulakisation, de la famine organisée en Ukraine, etc.

La découverte, 1999, traduction française Marcel Body.



01/10/2011
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