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Le génocide voilé (Tidiane N'Diaye)

Il s'agit de la traite négrière opérée par des Arabo-musulmans en Afrique pendant treize siècles. L'auteur est anthropologue et économiste, spécialiste des civilisation négro-africaines et de leur diaspora.

On peut juger qu'il ne s'agit pas d'un génocide stricto sensu, une extermination délibérée et planifiée d'une ethnie. Mais il a causé bien plus de morts et d'horreurs que n'importe quel génocide. L'auteur justifie le terme ainsi :

Il y eut bien sûr la privation de liberté et le travail forcé. Mais cette déportation fut aussi - et dans une large mesure - une véritable entreprise programmée de ce qu'on pourrait appeler "une extinction ethnique par castration massive". (p187)

Comme le but de ce génocide programmé était avant tout de s'entourer d'esclaves africains qui ne pouvaient avoir de descendance, on pratiquait la plupart du temps une opération légère, visant seulement à rendre l'homme stérile. Mais beaucoup plus tard, dans nombre de pays arabo-musulmans, on exigea que les Africains subissent l'opération dite "à fleur de ventre", qui interdisait toute relation sexuelle, et se soldait par une mortalité considérable. (p191)

Pourquoi "voilé" ? Parce qu'on est très loin de lui accorder l'importance qu'il mérite, qu'on tend à l'escamoter.

Mais pourquoi, peut-on se demander, nombre d'auteurs veulent-ils l'ignorer, en restreignant le champ de leurs recherches sur les traites négrières à celle pratiquée par les nations occidentales ? Et lorsque quelques rares chercheurs courageux - notamment africains - osent aborder la traite arabo-musulmane, ils en sous-évaluent l'importance, tout en surdimensionnant la ponction transatlantique. (p207)

A la conférence de Durban [en 2001], on attendait beaucoup, surtout du courage sur la question dans son ensemble. Mais les participants ont tout simplement réussi à occulter le rôle et la responsabilité des nations arabo-musulmanes dans le martyre des peuples noirs, pendant plus de treize siècles, sans interruption. Dans un mélange des genres souvent hors du sujet, on y a même entendu parler de "crimes sionistes" et de solidarité avec les Palestiniens. Mais pour ce qui intéresse les peuples, à Durban on s'est contenté de mettre en accusation les négriers occidentaux... (p227)

Quatrième de couverture :

Les Arabes ont razzié l'Afrique subsaharienne pendant treize siècles sans interruption. La plupart des millions d'hommes qu'ils ont déportés ont disparu du fait des traitements inhumains.
Cette douloureuse page de l'histoire des peuples noirs n'est apparemment pas définitivement tournée. La traite négrière a commencé lorsque l'émir et général arabe Abdallah ben Saïd a imposé aux Soudanais un bakht (accord), conclu en 652, les obligeant à livrer annuellement des centaines d'esclaves. La majorité de ces hommes étaient prélevée sur les populations du Darfour. Et ce fut le point de départ d'une énorme ponction humaine qui devait s'arrêter officiellement au début du XXème siècle.

Extrait de ce traité :
Article 5 : Vous livrerez chaque année trois cents soixante esclaves des deux sexes, qui seront choisis parmi les meilleurs de votre pays et envoyés à l'Imam des musulmans. Tous seront exempts de défauts. On ne présentera ni vieillards décrépis, ni vieilles femmes, ni enfants en-dessous de l'âge de la puberté. Vous les remettrez au gouverneur d'Assouan. (p23)

L'auteur s'en prend à une désinformation :

De temps immémoriaux, un système de servage sévissait en Afrique. Mais il n'avait rien de commun, en but et en proportion, avec celui des "visiteurs" arabo-musulmans. Le servage, dans les sociétés lignagères africaines, était différent de l'esclavage antique parce que le captif y était intégré à la famille. Il avait le statut d'un adopté, voire d'un "parent". Il n'était pas comparable à un "automate" au sens grec, ni à un "bien" au sens romain ou une "chose mobilière" au sens français. Il jouissait de droits civiques et de droits de propriété... (p31)

Affirmer que les Arabo-Musulmans - et après eux les négriers européens - n'avaient fait qu'imiter des pratiques déjà en cours avant leur arrivée, en armant tout simplement les bras, est une grossière contrevérité. Les système de servage préexistant en Afrique noire n'a fourni que des prises que les négriers arabes ont été les premiers à exploiter de façon inhumaine et bestiale, par mépris des peuples noirs. (p38)

Témoignage d'un missionnaire catholique :

Le chef arabe nous laisse racheter, parmi les victimes de la chasse de cet après-midi, les femmes et les enfants dont nous pouvons payer la rançon. Tout ce que nous avons y passe. Jugez de la joie des élus qui peuvent rentrer dans leurs foyers, mais aussi du désespoir des pauvres malheureux qui ne peuvent participer à la délivrance et qui sont amenés de force enchainés à leurs cangues, au milieu de leurs cris de désespoir ! Oh ! que n'avons-nous de quoi les délivrer tous. (p208)

Sur l'idéologie clairement raciste qui sous-tend l'ensemble :

Des érudits comme Al-Dimeshkri (dix-neuvième siècle) affirmaient, en parlant des Noirs : "Aucune loi divine ne leur a été révélée. Aucun prophète ne s'est montré chez eux, aussi sont-ils incapables de concevoir les notions de commandement et d'interdiction, de désir et d'abstinence. Leur mentalité est proche de celle des animaux. La soumission des peuples du Soudan à leurs chefs et à leurs rois et due uniquement aux lois et aux règlements qui leur ont été imposés de la même façon qu'à des animaux." (p211)

On peut rappeler que les nations occidentales y ont mis fin, laborieusement certes, mais d'elles-mêmes. Pas le monde arabe.

Un chapitre important est à la gloire de celles et ceux qui ont résisté.

Dans son ouvrage Reines d'Afrique et héroïnes de la diaspora noire, Sylvia Serbin rapporte l'émouvante histoire de ces femmes qui expédièrent les enfants dans les champs (...) puis se précipitèrent dans leurs cases pour en ressortir vêtues de boubous et de pantalons bouffants, qui d'un époux, qui d'un père, qui d'un frère, les cheveux dissimulés sous des bonnets d'homme. Elles s'étaient munies de tout ce qui pouvait servir à leur défense, coupe-coupe, lances, gourdins et même de vrais fusils qu'elles s'apprêtaient à manier pour la première fois. (p126)

Cela se passait au Sénégal en novembre 1819. Ces femmes réussirent à repousser les assaillants, tuant plus de trois cents d'entre eux. Succès éphémère. Les griots continuent à les commémorer, et à rappeler le discours de la meneuse, Mbarka Dia, quand leur situation devint désespérée :

"Femmes de Ndar ! Dignes filles du Walo ! redressez-vous et renouez vos pagnes ! Préparons-nous à mourir ! Oui, mes soeurs. Nous devons mourir en femmes libres, et non vivre en esclaves. Que celles qui sont d'accord me suivent dans la grande case du conseil des Sages. Nous y entrerons toutes et nous y mettrons le feu..." (p127)

Ce qui fut fait. La résistance pouvait aussi s'organiser autour de véritables états comme celui de Chaka Zoulou. 

Il y eut aussi, au long des siècles, de multiples révoltes d'esclaves noirs :

Quant à la troisième révolte des Zendjs, elle est la plus connue et la plus importante. Elle secoua très fortement le bas Irak et le Khûzistan, causant des dégâts matériels énormes et des centaines de milliers de morts, voire plus de deux millions selon certaines sources. C'est le 7 septembre 869 que, sous les ordres d'un chef charismatique, Ali Ben Mohammed (...) les Africains se soulevèrent. (p129)

L'état né de cette révolte se maintiendra quatorze ans. Il y aura bien d'autres soulèvements de Noirs au cours des siècles, peu connus.

Gallimard, 2008.



13/04/2012
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