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Les libérateurs (Victor Souvarov)

Victor Souvarov, Vladimir Bogdanovitch Rezun de son vrai nom, né en 1947, a été longtemps officier de l'Armée Rouge avant de déserter et "passer à l'ouest" en 1978. On y voit surtout de la gabegie, des grandes manoeuvres plus pour le spectacle qu'autre chose, la dureté de la hiérarchie et des "classes", une flagornerie extrêmement poussée vis-à-vis des supérieurs, mais aussi l'esprit frondeur de nombre d'officiers, le scepticisme et l'ironie par rapport au discours officiel, etc. De sa période de formation il retient surtout un passage cauchemardesque au bloc disciplinaire. Comment y allait-on ? Pas besoin de désobéissance caractérisée.

(...) le lieutenant-colonel Tchizh avait la désagréable habitude de mettre aux arrêts les soldats qui étaient de service au poste de garde. C'était devenu une sorte de loi de la nature : il ne mettait aux arrêts que ceux qui gardaient le poste de garde mais il le faisait invariablement, sans jamais déroger à cette règle d'or (...) Quinze jours au gradé, dix jours aux hommes du rang effectivement de garde et cinq jours aux autres qui se reposaient en attendant leur tour [cas de Souvarov cette fois-là]. Cela faisait des années que les choses se passaient ainsi. (p24)

Au bloc, on est régulièrement assailli d'ordres à exécuter de suite... "Dix secondes... déshabillez-vous... quinze secondes... rhabillez-vous..."

Les chaussures trop grandes sont une véritable planche de salut au bloc disciplinaire. Si vous avez du mal à passer vos chaussures, les quelques secondes qu'on vous octroie pour "Habillez-vous" ou "Déshabillez-vous" peuvent facilement se transformer en dix ou même quinze jours. (p25)

Pendant ce passage à l'extrême limite du supportable, il vivra une initiation particulière que j'ai reprise plus en détail ici : http://pagesperso-orange.fr/daruc/txtl/solcomm.htm

Dans la suite, l'auteur, devenu lieutenant, alimentera à son tour les blocs disciplinaires. Envoyé en patrouille avec un capitaine, le chef, et un autre lieutenant, alors que des milliers de militaires en garnison à Kiev s'en vont en permission ou à leurs affaires, il y a une norme à remplir.

Notre quota était de soixante contrevenants, ce qui équivaut à une interpellation toutes les huit minutes. En d'autres termes, tout militaire rencontré pendant la patrouille devait nécessairement être coupable de quelque chose. (p81)

Et donc se voir sucrer sa permission pour passer quelques jours au bloc disciplinaire. Et ne pas remplir la norme signifiait y aller soi-même, rejoindre ceux qu'on y avait envoyés. Et donc...

Camarade sous-officier breveté, la visière de votre casquette n'est pas à deux doigts de vos sourcils... (p83)

Etc. On peut aussi interpeler quelqu'un pour port de gants noirs alors que le règlement impose des gants marrons... mais l'intendance n'en fournit que des noirs. Enfin, après avoir atteint l'objectif, la patrouille peut souffler (et laisser aller quelques soldats parfaitement ivres...) et le capitaine donner la morale de l'affaire :

(...) Nous avons travaillé aujourd'hui selon les méthodes du deuxième plan quinquenal, en gros les méthodes de 1937 et 1938 [le sommet de la terreur stalinienne] ; la seule différence c'est que nous n'avons pas vraiment arrêté les contrevenants et que nous ne les avons pas fusillés. (p90)

Sur les honneurs réservés aux visiteurs de marque, quelques joyeusetés dont l'auteur dit qu'elles étaient courantes :

Avant l'arrivée à Severodvinsk du maréchal de l'Union Soviétique Gretchko, le haut commandement de la flotte du Nord décida de peindre toutes les falaises de la côte en gris. En tout, ce furent vingt kilomètres de bande côtière qui furent ainsi embellis. On affecta à cette tâche deux divisions de marins et un régiment d'infanterie de marine ; ce travail titanesque dura plusieurs semaines et on dépensa, dans l'opération, la totalité de la peinture anti-corrosion qu'on avait allouée pour l'année à l'ensemble de la marine soviétique. (p92)

Avant la visite du maréchal de l'Union Soviétique Sokolov à la Vème armée du district militaire d'Extrême-Orient, on fit poser sur les murs des baraquements de la base technique de roquettes mobiles de cette armée, plus de cinq cents portraits du maréchal. (p92)

Il est question aussi de la Guerre des Six jours (l'auteur l'a vécue de loin, mais nombre de ses camarades étaient conseillers des armées arabes). Après la stupéfaction au vu du résultat, on conclut :

"Il ne faut pas s'en prendre au miroir quand on a une sale gueule.
- Les Arabes n'ont-ils pas été formés dans nos académies militaires ?
- Dans les armées arabes, tout fonctionnait comme chez nous : l'organisation, l'armement, la tactique et même les "grands spectacles" étaient absolument identiques..." (p130)

L'auteur raconte aussi l'invasion de la Tchécoslovaquie vu par un capitaine de blindés, et décrit les difficultés à faire comprendre aux Tchèques qu'on venait les aider et les libérer...

- On aurait dû commencer par tester votre socialisme sur les chiens. Ca prouve que vous n'êtes pas des scientifiques et que votre Lénine était un con et qu'il ne comprenait rien à la science.
- Je vous interdis de parler de Lénine en ces termes !"
Un oeuf pourri vit s'écraser sur la figure écarlate du commissaire politique. (p282)

On découvre aussi diverses façons de se planquer, l'exécution d'un homme qui avait tenté de déserter, etc. Bref, un témoignage de première main sur les vicissitudes d'un système totalitaire en décadence.

Mazarine, 1982.



06/08/2011
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