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1984 (George Orwell)

A partir de 1945 on a pris conscience du phénomène appelé totalitarisme (le mot même avait été lancé dans les années 1920 pour désigner le fascisme italien, qu'on ne considère généralement plus comme totalitaire au sens strict). A la suite d'Hannah Arendt (qui a depuis relativisé ce point de vue), on considérait volontiers que c'était quelque chose de radicalement nouveau (même si Karl Popper en décelait les racines chez Platon, et Simone Weil dans la Bible), et apocalyptique, qui risquait fort de submerger peu à peu la planète, les nouvelles  technologies aidant. C'est dans cette optique qu'a été écrit en 1948 le célèbre roman de George Orwell.

On y retrouve largement, caricaturalement étalées, les caractéristiques essentielles du phénomène : une agressivité exacerbée vis-à-vis de l'ennemi tant extérieur qu'intérieur, une redoutable police de la pensée, l'embrigadement des plus jeunes (en l'occurrence dans la "Ligue anti-sexe des juniors"),  le détournement du vocabulaire et des valeurs ("La liberté c'est l'esclavage..."), le culte du chef, en l'occurrence Big Brother, l'ennemi infâme désigné, la révision permanente des textes historiques.

Il manque toutefois à mon sens un aspect omniprésent dans les régimes et projets totalitaires : le culte de leurs martyrs vrais ou faux (mais l'ouvrage qui le démontre n'a pas encore trouvé éditeur, et si vous en connaissez un intéressé prière de me faire signe, voir ICI, et fin de parenthèse).

Mais il y a un autre aspect du roman qui n'a jamais été à ma connaissance mis en relief : il se termine par une initiation au sens le plus ésotérique voire mystique du terme. Le héros Winston doit notamment, classiquement, affronter ce qui lui fait le plus horreur. C'est ce que lui explique son bourreau :

- La pire chose du monde, poursuivit O'Brien, varie suivant les individus. C'est tantôt être enterré vivant, tantôt brûlé vif, tantôt encore être noyé ou empalé, et il y en a une cinquantaine d'autres qui entraînent la mort. Mais il y a des cas où c'est quelque chose de tout à fait ordinaire, qui ne comporte même pas d'issue fatale.

De quoi s'agit-il ? Winston, solidement immobilisé, voit arriver une très banale cage.

- Dans votre cas, dit O'Brien, il se trouve que le pire du monde, ce sont les rats.

Et on l'ouvre devant lui. Panique totale, il en est prêt à sacrifier la femme qu'il aime. Winston réalise quelque chose qui ressemble à ce qu'on nomme chez Jung "intégration de l'Anima", ce qui se cache de pas très joli voire de terrifiant derrière l'amour-passion.

- Faites-le à julia ! Faites-le à Julia ! Pas à moi ! Ce que vous lui faites m'est égal. Déchirez-lui le visage. Epluchez-la jusqu'aux os. Pas moi ! Julia ! Pas moi !

Et il en tire les conséquences, et il découvrira que Julia est passée par le même type d'épreuve avec le même résultat. On découvre ensuite qu'il n'a plus peur de mourir. Et le bilan final est encore plus explicite.

Il lui avait fallu quarante ans pour savoir quel sorte de sourire se cachait sous la moustache noire. O cruelle, inutile incompréhension ! Obstiné ! volontairement exilé de la poitrine aimante ! Deux larmes empestées de gin lui coulèrent de chaque côté du nez. Mais il allait bien, tout allait bien.
LA LUTTE ETAIT TERMINEE.
IL AVAIT REMPORTE LA VICTOIRE SUR LUI-MEME.
IL AIMAIT BIG BROTHER.

Initiation ou lavage de cerveau, est-ce tellement éloigné ?


09/08/2010
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