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Questions de Zapata (Voltaire)

Un jour, j'ai soutenu sur un forum internet une de mes idées fortes : on n'amènera pas les autorités islamiques qui maintiennent une interdiction d'apostasie, y compris sous peine de mort à l'échelle de pays entiers (liste de codes pénaux ICI) à y renoncer sans une pression très forte impliquant notamment la remise en cause des fondements même de cette religion. De même, l'Eglise Catholique ne s'est pas arrêtée spontanément de faire bruler des gens. Il a fallu une pression très forte, dont Voltaire a été l'artisan le plus en vue et le plus efficace. Et il n'a pas manqué de s'attaquer aux fondements mêmes de la religion visée.

 

La contestation est aussitôt venu du catholique de service, pour qui il n'était pas bien d'attaquer l'Islam dans ses fondements (bien sûr, depuis que le Pape François a décrété que le Coran est un "livre de paix"...), et Voltaire n'avait pas remis en cause les fondements du Christianisme dans son Traité sur la tolérance. Comme s'il n'avait écrit que cela...

 

Par ailleurs je connais et même reconnais les argumentaires catholiques sur tous sujets, leurs vices, leurs inconsistances, leur variabilité (ne pouvant plus diaboliser Voltaire on l'adoucit). Je n'en suis plus au temps lointain où je croyais tout ce que me soufflaient Coeur Vaillant puis Le Pèlerin.

 

J'ai donc lancé dans le débat le très bref pamphlet dont il est question ci-après, qui a réglé la question autant que je puisse en juger.

 

Voltaire, donc, a prétendu en 1767 avoir reçu, d'un prince de Brunswick qui lui rendait visite à Ferney, un document daté de 1629. On y trouve 67 questions supposées posées par un étudiant en théologie espagnol du nom de Zapata. Les deux premières donnent le ton, très voltairien faut-il dire : 

 

1° Comment dois-je m’y prendre pour prouver que les Juifs, que nous faisons brûler par centaines, furent, pendant quatre mille ans, le peuple chéri de Dieu? 


 

2° Pourquoi Dieu, qu’on ne peut sans blasphème regarder comme injuste, a-t-il pu abandonner la terre entière pour la petite horde juive, et ensuite abandonner sa petite horde pour une autre, qui fut pendant deux cents ans beaucoup plus petite et plus méprisée?

 

Il y a des choses déjà bien connues (Hobbes, Spinoza, et leurs précurseurs, voir ICI) comme les arguments contre l'attribution à Moïse du Pentateuque :

 

6° Par quels arguments prouverai-je que les livres attribués à Moïse furent écrits par lui dans le désert? A-t-il pu dire qu’il écrivait au delà du Jourdain, quand il n’a jamais passé le Jourdain? On me répondra que Dieu ne sait donc pas la géographie.

 

Les horreurs totalitaires de Josué, Juges, 1 Samuel, que l'archéologie n'avait pas encore réfutées au temps de Voltaire, ainsi que celles des rois ultérieurs, occupent une place de choix :

 

25° Dois-je encore regarder comme un miracle, ou comme un acte de justice ordinaire, qu’on fît mourir vingt-quatre mille Hébreux parce qu’un d’entre eux avait couché avec une Madianite, tandis que Moïse lui-même avait pris une Madianite pour femme?

 

Sur la doctrine juive, un point particulier, qu'aujourd'hui encore tout le monde ne sait pas :

 

33° Dois-je avouer ou nier que la loi des Juifs n’annonce en aucun endroit des peines ou des récompenses après la mort? Comment se peut-il que ni Moïse ni Josué n’aient parlé de l’immortalité de l’âme, dogme connu des anciens Égyptiens, des Chaldéens, des Persans, et des Grecs; dogme qui ne fut un peu en vogue chez les Juifs qu’après Alexandre, et que les saducéens réprouvèrent toujours, parce qu’il n’est pas dans le Pentateuque?

 

Quid du Christianisme ? La conception de Jésus ne pouvait qu'exercer la verve de l'auteur :

 

50° (...) Êtes-vous de l’avis de saint Ambroise, qui dit que l’ange fit à Marie un enfant par l’oreille, Maria per aurem impraegnata est; ou de l’avis du R. P. Sanchez, qui dit que la Vierge répandit de la semence(38) dans sa copulation avec le Saint-Esprit? La question est curieuse; le sage Sanchez ne doute pas que le Saint-Esprit et la sainte Vierge n’aient fait tous deux une émission de semence au même moment: car il pense que cette rencontre simultanée des deux semences est nécessaire pour la génération. On voit bien que Sanchez sait plus sa théologie que sa physique, et que le métier de faire des enfants n’est pas celui des jésuites.

 

Il mentionne de même les deux généalogies contradictoires de Jésus (question 52), les doutes sur le séjour de Saint Pierre à Rome (question 60).  

 

Les turpitudes avérées ou supposées des papes sont aussi évoquées, comme les plus connues d'Alexandre VI (Rodrigo Borgia) :

 

65° Le pape est-il infaillible quand il couche avec sa maîtresse ou avec sa propre fille, et qu’il apporte à souper une bouteille de vin empoisonnée pour le cardinal Adriano di Corneto (46)?

 

Quand deux conciles s’anathématisent l’un l’autre, comme il est arrivé vingt fois, quel est le concile infaillible?

 

Il y a aussi une profession de la foi de Voltaire :  

 

66° Enfin ne vaudrait-il pas mieux ne point s’enfoncer dans ces labyrinthes, et prêcher simplement la vertu? Quand Dieu nous jugera, je doute fort qu’il nous demande si la grâce est versatile ou concomitante; si le mariage est le signe visible d’une chose invisible; si nous croyons qu’il y ait dix choeurs d’anges ou neuf; si le pape est au-dessus du concile, ou le concile au-dessus du pape. (...) N’est-il pas enfin inspiré à tous les hommes réunis en société d’idée d’un Être suprême, afin que l’adoration qu’on doit à cet Être soit le plus fort lien de la société? Les sauvages qui errent dans les bois n’ont pas besoin de cette connaissance: les devoirs de la société qu’ils ignorent ne les regardent point; mais sitôt que les hommes sont rassemblés, Dieu se manifeste à leur raison: ils ont besoin de justice, ils adorent en lui le principe de toute justice. Dieu, qui n’a que faire de leurs vaines adorations, les reçoit comme nécessaires pour eux et non pour lui. Et de même qu’il leur donne le génie des arts, sans lesquels toute société périt, il leur donne l’esprit de religion, la première des sciences et la plus naturelle: science divine dont le principe est certain, quoiqu’on en tire tous les jours des conséquences incertaines. Me permettrez-vous d’annoncer ces vérités aux nobles Espagnols? 

 

Pour finir :

 

Zapata, n’ayant point eu de réponse, se mit à prêcher Dieu tout simplement. Il annonça aux hommes le père des hommes, rémunérateur, punisseur, et pardonneur. Il dégagea la vérité des mensonges, et sépara la religion du fanatisme; il enseigna et il pratiqua la vertu. Il fut doux, bienfaisant, modeste; et fut rôti à Valladolid, l’an de grâce 1631. Priez Dieu pour l’âme de frère Zapata.

 

Pour le texte complet : http://www.hemmelel.fr/blog/2007/11/27/les-67-questions-de-zapata-par-voltaire/.



22/10/2019
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