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La Bible source de l'antisémitisme ? (complément)

J'ai dû réduire quelque peu le texte pour l'adapter aux limites de l'éditeur (l'ouvrage ne doit pas dépasser une certaine épaisseur pour pouvoir être expédié par voie postale au tarif courrier...). J'ai ainsi enlevé ce qui suit, pas assez flagrant (mais représentatif de la dernière partie "Paroles d'antisémites"). Ce n'est donc pas perdu...

 

Le cas Ivan Tourgueniev

Ivan Tourgueniev a publié une nouvelle intitulée Le Juif, où le personnage-titre réunit caricaturalement les clichés antisémites du temps : lâche, cupide, obséquieux, sournois, etc. L’auteur étant aussi un humaniste éclairé, son Juif, Hirschel, est également pitoyable. Hirschel est pendu pour espionnage (le cadre est celui des guerres napoléoniennes). Le narrateur, représentant clairement l’auteur, tente en vain de le défendre, par principe et aussi parce qu’il éprouve de l’estime pour Sarah, la fille du condamné. Cette dernière, folle de douleur, maudit les meurtriers notamment ainsi :

 

Par la malédiction de Datan et d’Abiram...

 

Encore la Bible (Nombres, 16).

 

Le cas Victor Hugo

Il ne l’est pas resté, antisémite, mais il l’a été au moins le temps d’écrire Cromwell, pièce dont on connait surtout la préface. Mais elle montre aussi un Juif odieux, rapace, fourbe, et qui hait en bloc les chrétiens et les vole autant qu’il peut. Il évoque fortement Shylock, et d’ailleurs Hugo admirait Shakespeare (qu’un de ses fils allait traduire en français). Sa philosophie globale est la même.

 

Car voler des chrétiens, c’est chose méritoire[1].

 

Il est aussi astrologue, ce qui peut lui coûter sa tête. Néanmoins, quand Cromwell lui pose nettement la question, il répond franchement, non sans une hésitation, et Bible à l’appui :

 

Point de faux témoignages, a dit le Décalogue.

Oui, je comprends ce livre, obscur pour le démon,

Qu’épelait Zoroastre, où lisait Salomon.

Oui je sais lire au ciel vos bonheurs, vos désastres[2].

 

Car il cite la Bible bien plus que les autres personnages, qui pourtant sont chrétiens et en principe la tiennent autant pour sacrée. Pour marquer son grand âge, il dit :

 

Vois mon front blême et nu ; j’ai l’âge de Tobie[3].

 

Tobie étant le personnage-titre d’un livre biblique. Et toujours dans la même scène (il n’apparait que dans trois en tout), un petit festival des visions sinistres que l’on voit dans la Bible :

 

Vraiment – Ezéchiel, le gendre de Jéthro,

Eurent des visions, mon fils moins redoutables,

Celles de Balthazar, dans l’ivresse des tables,

Ne l’égale pas même[4]

 

Le gendre de Jéthro, c’est Moïse. Pour Balthazar, voir Daniel, 7. Et comme Shylock il lui arrive d’invoquer les patriarches :

 

Jacob ! Je n’avais point vu là de sentinelle[5] !

 

Le cas Alfred de Vigny

En tant qu’antisémite, il s’est montré plutôt hésitant, comme son époque en somme, tantôt s’inquiétant de la réussite des Juifs depuis leur émancipation, tantôt l’admirant. Daphné ne fait pas partie de ses œuvres très connues, d’autant qu’elle est inachevée. Abandonnée voire reniée ? L’antisémitisme velléitaire, cela existe. Quoi qu’il en soit, l’action se passe au temps de l’Empereur Julien dit l’Apostat (361-363). Le narrateur est un Juif, Joseph Jechaïah, qui assiste à la lutte implacable entre Paganisme et Christianisme. Tout à la fin, les chrétiens « stupides et féroces » l’ayant emporté après la mort de leur bête noire Julien, il achète ou récupère à un prix plus qu’intéressant les trésors à l’abandon des temples païens et s’exclame :

 

Cela pourrait reconstruire une bonne partie du saint Temple de Salomon. Ainsi, grâce à notre persévérance, notre sainte nation creuse sous les pieds de toutes les nations de la terre une mine remplie d’or où elles s’enseveliront, deviendront nos esclaves avilies et reconnaitront notre puissance impérissable. Loué soit le Dieu d’Israël ![6]

 

Faut-il des explications ?

 

Le cas Richard Wagner

Encore un antisémite un peu velléitaire, qui ne s’est pas associé, malgré les sollicitations, au mouvement lancé par Wilhelm Marr, qui a gardé jusqu’au bout des amis et collaborateurs juifs (dont le chef d’orchestre Hermann Levi, à qui il a confié la création de Parsifal, son dernier opéra). Mais il a commis en 1850 Das Judenthum in der Musik (La judéité dans la musique) s’en prenant en particulier à Giacomo Meyerbeer (avec la plus criante ingratitude : Meyerbeer l’avait puissamment aidé à ses débuts, et Wagner allait jusqu’au bout s'inspirer de ses œuvres).

La conclusion, peu claire, et aussi la trace de la Bible :

 

Mais considérez qu'il n'y a qu'une seule chose qui puisse vous délivrer de votre malédiction : la rédemption d'Assuérus ; ou disparaissez !

 

 

Dans le livre biblique d’Esther, l’empereur perse Assuérus (Xerxès Ier ou Artaxerxés Ier, on ne sait pas très bien), prêtant l’oreille aux calomnies du perfide Haman, décide dans un premier temps de massacrer tous les juifs de sa capitale. Une de ses épouses, Esther, est juive et parvient à le faire changer d’avis. Quant à savoir ce que préconisait effectivement Wagner, ce n’est pas clair du tout.

 

[1] Acte 2, scène 17.

[2] Idem.

[3] Idem.

[4] Idem.

[5] Acte 4, scène 5.

[6] Cité par Léon Poliakov, Histoire de l’antisémitisme, Calmann-Lévy, 1955, p201 dans l’édition de poche de 1981.



11/08/2020
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