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Critique et autocritique (et autres de Pierre Gripari)

Ce qui suit est un extrait de Antisémitisme et Bible.

Pierre Gripari (1925-1990) était un écrivain, de la génération qui a connu la Shoah, et qui a oscillé politiquement entre l'extrême-gauche et l'extrême-droite. Avec lui, a priori, pas d'ambiguïté : il était bien antisémite, en tout cas il le revendiquait, de façon plus appuyée et moins anecdotique et douteuse que Simone Weil. Il a même admiré un temps Hitler.

Tout le monde sait que, s'il y a une troisième guerre mondiale, elle sera, comme la deuxième, avant tout une guerre juive[1].

Simplisme et fantasme antisémites typiques.

Si j'écrivais l'histoire, je ferais de la grande épopée de 1939-1945 quelque chose comme une révolution vaincue ce qu'est la Commune de Paris pour les marxistes : une tentative maladroite, discutable, mais pleine de promesses. (...) Hitler, dirais-je, commit encore l'erreur de raisonner comme un juif religieux et comme un jacobin allemand, mais ses adversaires, en fin de compte, étaient bien les nôtres, à savoir : la haute finance anglo-saxonne et la bureaucratie bolchevique. Et la Résistance était bien une cinquième colonne au service de l'ennemi, chargée de provoquer, en s'appuyant sur les éléments les plus réactionnaires, les plus nationalistes, l'escalade des atrocités[2].

Néanmoins, tout le monde ne le juge pas antisémite, même encore une fois si lui-même se revendiquait tel. C'est qu'il donnait au mot un sens un peu inhabituel, parce qu'il donnait au mot « juif » un sens inhabituel :

L'antisémitisme n'est pas un « crime gratuit », résultat de la névrose d'un seul homme ni même d'un seul peuple. En fait, la Bible en fait foi, il est aussi vieux que la loi juive elle-même : c'est un contre-racisme, un réflexe de colonisé[3].

Le reproche que l'on puisse faire à Hitler, c'est d'avoir été lui-même « Juif », dans le seul sens valable des mots, c'est-à-dire un Monsieur qui croyait faire partie d'une race élue et qui avait des droits sur les autres. Il viendra un temps où les synagogues seront fermées : elles ne peuvent pas ne pas l'être un jour ou l'autre pour propagande raciste. Où les organisations juives, qu'elles soient politiques ou religieuses, seront interdites comme criminelles[4].

Il condamne donc en bloc le Judaïsme dans le même article. Condamnation à comprendre au sens le plus fort puisqu'il préconise son interdiction pure et simple. Pourquoi ? Parce que le Judaïsme est pour lui raciste.

La « Torah » juive est un texte criminel. L'antisémitisme est en train de renaître avec d'autant plus de virulence que le racisme juif essaie de se faire passer pour démocratie[5].

Je crois que l'Europe sera antisémite, forcément, parce que antiraciste : les idées juives ont été condamnées au procès de Nuremberg, il n'y aura pas besoin de faire de lois antisémites, elles existent déjà, elles sont adoptées : par exemple, l'interdiction de propager une doctrine reposant sur la discrimination raciale[6].

La Torah est raciste[7].

Il y a un livre, un seul, qui prêche le génocide. Ce livre, ce n'est pas Mein Kampf, c'est l'Ancien Testament[8].

On ne peut pousser loin l'antiracisme sans déboucher sur l'antijudaïsme[9].

Que cela plaise ou non, les textes sont ici très clairs ; la loi de Moïse est avant tout raciste. C'est même, n'hésitons pas à le dire, le grand classique du genre, le texte le plus ancien, le plus violent, le seul peut-être qui prêche aussi précisément le racisme idéologique, en allant du premier coup jusqu'à ses plus extrêmes conséquences. Certes, les hommes n'ont pas attendu la Torah pour se massacrer entre eux. Mais jamais encore on n'avait fait du massacre un devoir religieux, en tirant argument du caractère congénitalement impur des victimes. Le judaïsme, c'est vraiment le racisme de droit divin[10].

L'Europe survivra grâce à l'antiracisme, lequel lui permettra de s'unir, de s'allier aux Arabes, pendant que le judaïsme, lui, mourra, non parce qu'il est raciste, mais, plus précisément, parce qu'il est LE racisme[11].

Comment en est-il arrivé là ? D'après quelqu'un qui l'a bien connu, au début des années 1950 c'était un sympathisant ou compagnon de route du communisme, et puis il a peu à peu découvert que le paradis soviétique avait bien des aspects sinistres, et il l'a dit. Le hasard ou allez savoir quoi a fait que les protestations indignées qui ont accueilli ce revirement venaient de personnalité juives ou supposées telles. Il aura donc, idiot utile[12] typique, éprouvé des sympathies pour le nazisme, le stalinisme et l'islamisme. Et cette façon de retourner le sens des mots et des valeurs (l'antisémitisme qui devient un antiracisme !) a quelque chose d'orwellien (vous savez, « la liberté c'est l'esclavage », etc. dans 1984).

Alors pour conclure antisémite au sens habituel ou pas, Pierre Gripari ? Jusqu'à présent, on peut hésiter, le bonhomme savait bien brouiller les pistes en biaisant les mots. Mais toujours dans cet article de 1975 (et dans une feuille d'extrême-droite) il y a une condamnation du sionisme. L'antisionisme n'est pas en soi antisémite. Il y a des juifs antisionistes (et pas seulement des juifs « honteux » donc antisémites) comme des antisémites sionistes y compris, on l'a vu, l'inventeur du concept [Wilhelm Marr, qui a lancé l'antisémitisme contemporain dans les années 1870, préconisait de débarrasser l'Europe de ses juifs en les expédiant en Palestine…]. Mais comme je l'ai dit en préambule, il le devient, antisémite, quand il pratique un deux poids deux mesures malveillant pour juger une personne ou une communauté, y compris un état, parce que juifs. De ce point de vue, l'antisionisme de Gripari est bien antisémite, que ce soit aujourd'hui très répandu n'y change rien. Et si vraiment cela ne s'appuyait que sur les passages abominables de la Bible, il aurait dû, s'il avait été conséquent, étendre sa réprobation au Christianisme et à l'Islam, qui ont aussi hérité de la Bible, et au nom desquels on a bien plus massacré et opprimé qu'au nom du Judaïsme.

Et il insiste lourdement :

Judaïsme et sionisme, c'est la même chose. Il n'est plus possible de revenir sur la défaite des idées racistes[13].

Dans la Bible, à l'époque des Rois, la situation en Palestine était exactement la même que maintenant, c'est-à-dire que les Juifs n'y représentaient qu'une minorité et une minorité coloniale et raciste[14].

Et il dénie implicitement aux Juifs la capacité de prendre du recul par rapport au texte que par ailleurs ils vénèrent. Il est pourtant flagrant que par exemple la Torah comporte de nombreuses pages sur des prescriptions de sacrifices d'animaux, que plus aucun juif ne pratique. De ce point de vue particulier, les musulmans (et incidemment les samaritains) sont plus juifs que les juifs puisqu'ils continuent à sacrifier rituellement des animaux.

Et donc, Gripari est passé tout près, encore plus près peut-être que Simone Weil, de la seule conclusion que j'affirme raisonnable, voire inéluctable : c'est essentiellement parce que la Bible est en partie abominable qu'il y a l'antisémitisme. Mais il manquait, peut-être encore plus, la même chose.


[1] Pierre Gripari in Critique et autocritique, L'Âge d'Homme, 1981.

[2] Idem.

[3] Idem.

[4] Pierre Gripari, in Défense de l'Occident, mars-avril 1975.

[5] Idem.

[6] Idem.

[7] Pierre Gripari, Reflets et réflexes, L'âge d'Homme, 1983.

[8] Idem.

[9] Pierre Gripari, in Défense de l'Occident, mars-avril 1975.

[10] Pierre Gripari, L'Histoire du méchant Dieu, L'Âge d'Homme, 1988.

[11] Pierre Gripari, Reflets et réflexes, L'âge d'Homme, 1983.

[12] Pour qui l'ignorerait, cette expression venue de Lénine désigne une personne qui, sans adhérer formellement à un projet totalitaire, sympathise avec lui par bons sentiments, mauvaise conscience, etc. et le soutient pratiquement. On peut toutefois se demander si Gripari n'a été qu'un idiot utile du fascisme, s'il n'y a pas lucidement adhéré à un moment.

[13] Pierre Gripari, in Défense de l'Occident, mars-avril 1975.

[14] Idem.




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