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Paul et l'invention du Christianisme (Hyam Maccobi)

La thèse globale de Maccobi est que Paul de Tarse, qui s'affirme pharisien dans le NT, ne l'était pas (il raisonne comme un Grec, pas comme un pharisien dont il ignore totalement les principes, etc.), que par contre Jésus, qu'on voit souvent invectiver en bloc les pharisiens, était pharisien. Si étayé, car c'est étayé, que ce fût, cela ne pouvait pas passer. L'ouvrage est le plus souvent considéré comme au mieux farfelu.

On se bornera ici, ou pour cette fois, au chapitre qui traite des pharisiens, considérés par l'auteur comme les grands calomniés de l'Evangile. Il rappelle (curieusement, il le relègue dans les notes, comme si c'était trop pour lui), le principe énoncé par Rabbi Hillel l'Ancien (-70-+10), le plus connu des maitres pharisiens, qui n'est autre que la Règle d'Or bien connue sous diverses formes (Zoroastre, Confucius, Mahavira, Lao Tseu, Thalès, etc.). "Ce qui t'est haïssable, ne le fais pas à ton prochain. C'est toute la Loi et tous les Prophètes, tout le reste n'est que commentaire" (Talmud, Shabbat, 31a). Maccobi signale que le principe "Le Sabbat est fait pour l'Homme et non l'Homme pour le Sabbat", énoncé par Jésus, était déjà bien connu des pharisiens.

Les Pharisiens évitaient donc, contrairement à d'autres religions fondées sur une Ecriture considérée comme inspirée, d'ajouter l'infaillibilité de l'Eglise à celle de l'Ecriture. Au contraire, ils élaborèrent le concept d'un canon écrit sur lequel se cristallisait l'attention humaine mais qui devait faire l'objet d'un examen scrupuleux continuel de l'intelligence ; de plus, ils pensaient que Dieu lui-même souhaitait que l'esprit humain raisonnât sans intervention de Sa part, et qu'Il approuvât ses efforts pour interpréter le dessin qu'Il nourrissait pour l'univers, même si ces efforts n'étaient pas exempts d'erreurs. [p38]

Aussi un dirigeant pharisien pouvait-il, un jour, faire fonction de juge dans un cas compliqué faisant appel aux lois sur les dommages et intérêts et, le lendemain, prêcher à la synagogue l'amour de Dieu pour le pécheur repentant, en utilisant non seulement des exemples pris dans la Bible, mais des paraboles simples et émouvantes empruntées aux textes pharisaïques ou surgies de sa propre imagination. [p41]

Et il devait, selon l'auteur, avoir un métier et en vivre, recevant seulement une compensation pour les heures passées à encadrer la vie religieuse.

Les pharisiens se seraient constitués à l'origine (après la victoire sur l'occupant grec et l'instauration d'un royaume juif indépendant sous les rois hasmonéens) comme un mouvement d'opposition à l'autorité abusive du Grand Prêtre, imposée par ces mêmes rois issus des Macchabées.

Violemment hostile à cette évolution constitutionnelle, le parti pharisaïque fut persécuté par les rois hasmonéens. Ce rôle d'adversaires du pouvoir est complètement inconnu pour quiconque se fonde sur l'image partiale et incomplète que les Evangiles donnent des Pharisiens qui, loin d'être des oppresseurs, constituèrent en permanence le parti de l'opposition. [p44]

Mais alors pourquoi les Evangiles canoniques dénoncent-ils autant la malfaisance, l'orgueil et l'intégrisme des pharisiens ? Réponse de Maccobi, ils ne l'ont pas toujours fait, et on trouve encore des exceptions. Un exemple d'école est constitué par la comparaison de Marc 12:28-34 et de Matthieu 22:34-40. C'est bien évidemment le même épisode (ceux qui précèdent et ceux qui suivent sont les mêmes des deux côtés), et pourtant il y a une grosse différence.

Dans cette seconde version [Matthieu], le ton amical du dialogue a entièrement été évacué. L'interrogateur pharisien n'est plus en admiration devant Jésus comme dans le premier récit ("... voyait que Jésus leur avait bien répondu"), mais veut simplement mettre Jésus "à l'épreuve" et donc le confondre. (...) Matthieu passe complètement sous silence le ton de courtoisie de la discussion... [p51]

Nous pouvons tirer de cette confrontation entre Jésus et le "scribe" deux conclusions : premièrement, qu'il n'existait aucun désaccord entre Jésus et les Pharisiens et, deuxièmement, qu'une entreprise de réécriture des Evangiles essaie de faire croire le contraire, puisque la version de l'Evangile postérieur transforme une conversation amicale en échange de propos hostiles. [p53]

La diatribe anti-pharisienne de Luc 11 pose un problème particulier (que l'auteur n'aborde pas). Si on prend ce récit à la lettre, comme "parole d'Evangile", on doit constater que Jésus, d'un seul coup, se met à insulter grossièrement des gens qui l'ont invité à leur table (11:37). Il foule au pied les règles les plus universelles de l'hospitalité et ses propres préceptes. Même pour son image, il vaut mieux penser avec Maccobi que cette tirade est un ajout maladroit.

En Luc 13:31, on voit explicitement des pharisiens venir mettre en garde Jésus contre les mauvaises intentions d'Hérode. Commentaires de Maccobi :

Ce récit est en fait un précieux témoignage des relations amicales entre Jésus et les Pharisiens, car pour lui donner un tel avertissement, ils devaient le considérer comme l'un des leurs ; la contradiction qu'il présente avec les passages relatant leur hostilité garantit sa vérité historique. [p58]

Sauf bien sûr si on estime que la doctrine prévaut sur la vraisemblance historique.

Maccobi soutient que les accusations de Jésus contre les pharisiens visaient à l'origine seulement les sadducéens.

Pourquoi a-t-on transformé les conflits entre Jésus et les Sadducéens en conflits avec les Pharisiens ? La raison en est toute simple : les Pharisiens étaient les principales autorités religieuses des Juifs et, à l'époque de la rédaction des Evangiles, les Sadducéens avaient perdu jusqu'à la faible autorité religieuse qu'ils avaient eu auparavant. Comme les auteurs des Evangiles attachaient la plus haute importance à peindre Jésus en rebelle à la religion juive (...) il était donc indispensable de réviser tous les textes afin que Jésus se heurtât aux Pharisiens, seuls dépositaires du magistère religieux. [p57]

En effet les sadducéens ne représentaient plus rien, n'avaient plus aucune autorité, puisqu'ils la tenaient principalement de l'occupant romain et du contrôle du Temple, après la destruction de ce même Temple par ce même occupant... mais c'étaient bien eux qui avaient fait condamner Jésus.

En fait, il faudrait retourner la question et la formuler ainsi : comment se fait-il que les Pharisiens ne défendirent pas Jésus, comme Gamaliel, le maître des Pharisiens à cette époque, se prononça en faveur de Pierre, le disciple de Jésus, lorsque celui-ci comparut devant l'instance religieuse du Sanhédrin ? Eh bien, tout simplement parce que les Pharisiens n'assistèrent pas au procès de Jésus, qui n'eut pas lieu devant le Sanhédrin, mais devant un tribunal politique présidé par le Grand Prêtre, représentant et séide des Romains, entouré de ses acolytes... [p59]

Lieu Commun / Histoire, 1987, traduction de l'anglais par Jean Gerber et Jean-Luc Allouche.



21/07/2014
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