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Pardonne-moi Natacha (Sergeï Kourdakov)

La courte carrière d'un jeune communiste en URSS au temps de Brejnev. Orphelin, il vit à un moment de trafic de drogue, puis entame son service militaire dans la marine. Remarqué comme excellent élément par les dirigeants des Jeunesses Communistes, il est chargé de l'enseignement idéologique pour ses pairs.  

Visitant pour la première fois le mausolée de Lénine :

Je m'inclinai et lui adressai une prière. Ce fut certes une prière. Je ne peux pas décrire cela en d'autres termes. Je priai : "Aide-moi dans la vie, Père Lénine. Guide-moi et dirige-moi quand j'en aurai besoin. Aide-moi à comprendre tes enseignements et à m'y conformer. Supprime les obstacles et les dangers de mon chemin et de ma vie. Ecoute-moi et guide-moi. Aide-moi, Père Lénine !". [p88]

Les désillusions s'enchainent. Rencontre d'un ancien commissaire de police avec une jambe de bois, souvenir de la Hongrie de 1956. Mais il avait été affecté à Norilsk.

En entendant prononcer ce nom, je tendis l'oreille. De toutes les villes d'URSS, Norilsk est l'une des plus célèbres. C'est un fabuleux chef-d'oeuvre de la technologie du Grand Nord. Elle fut construite tout au nord du pays, et constitue un exemple brillant du talent soviétique à ériger des villes dans le Grand Nord et à les rendre effectivement habitables. [p138]

Et donc il manifeste son admiration et son enthousiasme. Seulement l'ex-policier le fait tomber de haut :

- Des machines ! dit-il en riant. Veux-tu savoir quel genre de machines ont été conçues ? Ces machines, c'étaient des esclaves. La construction de cette ville a couté la vie à des dizaines de milliers d'esclaves, et leurs os s'y trouvent encore. C'est ça la "technologie" qui a permis la construction de Norilsk - le sang et les os des esclaves. [p139]

Il arrive à digérer :

"Eh bien, me dis-je, si ce que ce vieux m'a dit est vrai, cela appartient de toute façon au passé. Je dois vivre pour mon avenir, je dois regarder en avant et m'y tenir". On nous avait appris que seuls les imbéciles s'attardaient aux problèmes du passé. Notre Parti avait certes connu des difficultés dans le passé, lorsque notre pays était jeune. Notre pays avait connu des guerres et avait beaucoup souffert à l'aube du nouveau régime. Il avait fallu accepter de légères injustices. Dans quel pays n'y a-t-il pas eu de légères injustices ? [p141]

Il découvre alors sa première fonction sérieuse, dans le bureau d'un haut responsable.

Je fus un peu sidéré. J'aurai la responsabilité d'instruire 1200 futurs officiers dans la doctrine communiste et de veiller à ce que leur formation soit bonne. Et je n'avais que dix-huit ans.

"Sergueï, c'est une occasion unique dans la vie, tu iras loin". [p145]

Et il s'en acquitte, rien ne dit qu'il ne donne pas satisfaction. Néanmoins, il reçoit bientôt une tâche supplémentaire, présentée comme tout aussi importante et valorisante, qui pourtant apparait comme une incroyable déchéance : il doit constituer une équipe musclée (lui-même est champion de karaté) pour mettre fin aux bagarres entre marins (essentiellement militaires) dans le porte de Petropavlovsk. Méthode : cogner sans chercher à comprendre qui a commencé.

Il s'en acquitte encore, et découvre bientôt que c'était pour le préparer à autre chose, s'attaquer à une autre source de nuisances, jugée autrement grave. 

Cependant, il y a d'autres criminels qui représentent une menace beaucoup plus grande pour la sécurité de notre pays et de notre mode de vie. Ils sont beaucoup plus dangereux parce qu'ils agissent en silence parmi nous, ils sapent les fondements de notre système et mettent en péril l'existence même de notre pays. [p167]

Les marins ivres et bagarreurs n'étaient donc qu'une préparation. De qui s'agissait-il ? Tout simplement, des chrétiens (non pas des orthodoxes mais des baptistes ou évangéliques). C'étaient de leur faute si le "communisme", le vrai, celui où il n'y a plus ni police ni armée, maintes fois promis en fanfare, n'arrivait pas. Et les méthodes étaient les mêmes, cogner. Accessoirement, saisir leur "littérature".

Une autre face du régime lui apparait entretemps dans une réception. Un de ses supérieurs, ivre, l'invite à partager, dans une pièce bien à part, le repas de l'élite régionale des forces de l'ordre.

- Hola, Camarade Kourdakov, entre donc ici. (...) Environ vingt officiers supérieurs s'y trouvaient, autour d'une grande table surchargée de nourriture et de boissons. Je pensais que c'était une bonne chose qu'ils se fussent trouvés dans une salle à manger privée [manifestement, séparée, la traduction est souvent approximative], en raison des mets couteux qui leur avaient été servis - des saucisses, du caviar et autres délicatesses, des vins grecs, et tout ce qu'on pouvait imaginer. Et la vodka coulait à grands flots. J'en fus ébahi. On ne nous avait certainement pas servi pareille nourriture dans la salle de banquet. [p231]

Cela ne le dissuade pas, pas encore, avec son équipe, de s'attaquer aux réunions de croyants, donc d'entrer de force dans des domiciles privés, de les malmener, de violer les jeunes filles, d'arrêter les "meneurs". Au moins un mort à leur actif, mais une seule remontrance de leur hiérarchie, après avoir exhibé des jeunes filles nues sur un camion, à découvert, dans les rues de Petropavlovsk.

- Imbécile ! Ne te rends-tu pas compte qu'en agissant ainsi vous allez monter les gens contre la police ?(...) Loin des regards, là où personne ne peut vous voir, traitez-les selon votre bon plaisir ; mais publiquement et en pleine rue, jamais ! [p199]

Les filles seront encore violées dans la prison par des marins ivres. Enfin, l'épisode qui donne son titre à l'ouvrage. Une Ukrainienne du nom de Natacha Jdanova (le traducteur français garde la graphie anglaise Zhdanova) est prise dans une descente, particulièrement tabassée pour quelque raison. Et puis... ils la retrouvent dans une opération ultérieure et Sergeï se déchaine.

Je la soulevai dans mes bras et la lançai à plat ventre sur une table. Deux d'entre nous lui arrachèrent ses vêtements. Un de mes hommes la maintint sur la table et je commençai à la battre avec le plat de ma main aussi fort que possible. A force de frapper mes mains commencèrent à me cuire. Elle commença à avoir des ecchymoses sur la peau. Je continuai à la battre jusqu'à ce que des morceaux de chair me collassent à la main. Elle gémissait mais cherchait désespérément à ne pas pleurer (...) alors que son derrière n'était plus qu'une masse de chair vive, je la poussai de la table et elle s'effondra par terre. [p247]

Conduite au poste comme les autres, on tente de la raisonner :

A un moment donné, tu as pris un faux tournant et tu t'es compromise avec des gens qui représentent un grand danger pour notre pays.
Je la sermonnai et l'avertis qu'elle aurait de sérieux ennuis si elle continuait dans cette voie. [p252]

Elle reste calme, inébranlable. Quand on a les fesses réduites à une bouillie sanglante on devrait prendre cela au sérieux. Eh bien non ! Ils la retrouvent encore dans une autre descente. Je ne cherche pas à faire de l'hagiographie, je ne partage pas sa foi, je veux bien qu'on dise que c'est une pathologie mentale et non l'héroïsme qui la poussait. Il n'empêche que cette troisième fois une des hommes de Sergeï s'interpose, empêche qu'on lui fasse du mal ("Elle a quelque chose que nous n'avons pas"). Et Sergeï lui-même, s'étant rendu compte qu'il était devenu "dur" même en dehors de ses missions particulière (il continue son travail idéologique), se fait affecter sur un bateau de guerre malgré les prières de ses supérieurs (une tellement belle carrière l'attend...) et au prix de nombreuses heures sur une planche dans l'eau glacée arrive à débarquer au Canada. Il racontera, deviendra un propagateur de ce qu'il persécutait en même temps qu'un témoin... gênant. Au point d'être de plus en plus sérieusement inquiété puis menacé par des agents communistes. Il devra à un moment fuir le Québec car les indépendantistes du FLQ ont alors partie liée avec les communistes (de même qu'aujourd'hui bien des mouvements de gauche s'acoquinent avec l'islamisme), et mourra finalement dans des circonstances plus que suspectes.

Editions du Triomphe, 2006.




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