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Sunnites chiites pourquoi ils s'entretuent (Martine Gozlan)

Martine Gozlan est journaliste à Marianne, spécialiste du Moyen-Orient et donc de l'Islam. Comme son titre l'indique, cet ouvrage traite de la différence entre Sunnisme et Chiisme, frères ennemis de l'Islam. Les différences entre eux ne sautent pas aux yeux et demandent un approfondissement. Par contraste, ce sont plutôt les points communs que l'on cherche entre les différentes branches du Bouddhisme, mais dans ce dernier le sang coule beaucoup moins. Il y a quand même d'énormes différences entre Sunnisme et Chiisme, mais de sensibilité plus que de doctrine.

Dans la mosquée chiite, comme à Koufa en Irak, foisonnent les icônes : Ali, Hussein, grands yeux illuminés, auréole d'or autour de la tête. A Ispahan, une fresque représente les deux martyrs autour de Mahomet, dont seul le visage est caché par une clarté blanche. Dans la mosquée sunnite, des versets coraniques s'enlacent sur les murs nus. Pas la moindre figure humaine, comme dans un temple hébraïque. (p65)

"Les deux martyrs", c'est donc aussi l'histoire de ce qu'elle ose appeler la "sainte famille", la descendance directe du Prophète, de sa fille Fatima, et de son gendre et cousin Ali, et c'est une tragédie en plusieurs actes. Et bien souvent l'actualité fait écho à l'histoire des débuts de l'Islam. Quatrième de couverture (l'ouvrage date de 2006) :

L'intervention américaine en Irak a rallumé la mèche de l'affrontement entre les deux branches de l'Islam et le feu s'étend du Liban au Pakistan, du Maghreb à l'Indonésie : il est temps de comprendre ce qui différencie les sunnites, tenants de la tradition, et les chiites, en attente du Messie caché. A quand remonte la rupture ? Comment l'Irak est-il devenu le coeur de ce conflit ?

Il ne l'est plus au moment où j'écris, c'est à présent du côté de Damas et Alep, sans d'ailleurs que l'Irak soit tellement apaisé.

L'histoire des débuts et l'actualité se téléscopent souvent au long de l'ouvrage :

La sainte famille est restée prolétarienne. Mille trois cents ans plus tard, les chiites irakiens se feront communistes. Les chiites iraniens feront la révolution. N'était-ce pas écrit dans la quête de justice qui hantait les fondateurs de leur foi ? Car Fatima et Ali ne possédaient rien, vraiment rien. Le rien des habitants de Sadr-City, le grand réservoir chiite de Bagdad, en 2003. (p30)

Mais le premier acte, ce sont les jours qui ont suivi la mort du Prophète, lequel n'avait pas prévu sa succession. Jours fiévreux, chaotiques, au point que le grand homme a été enterré pratiquement dans la clandestinité, à minuit, par ses proches les plus proches, tandis que d'autres se disputaient le commandement et que le sang était très près de couler (il y a d'ailleurs eu au moins un mort). J'ai moi-même résumé cette histoire dans le cadre des Virus de la Pensée, d'une manière que je juge à présent très édulcorée... http://pagesperso-orange.fr/daruc/txtl/unislam.htm

Le café du deuil, un résidu au fond des tasses, passe de main en main. Fausse pacification du rituel bédouin. Les voix tonnent et les menaces sifflent. Affrontements, tractations, achats d'alliances. C'est Bagdad en 2003, Beyrouth en 2007 ! Voilà le gouvernorat de Syrie cédé au fils d'un chef de guerre qui a longtemps combattu Mahomet, pour que ce rebelle, très tard converti, fasse allégeance au candidat calife [Abou Bakr]. (p24)

Approximation, la Syrie n'était pas encore conquise.

Acte suivant, les guerres meurtrières qu'Ali, devenu le quatrième calife après l'assassinat d'Othman, a dû mener contre les "vengeurs d'Othman" puis contre les plus extrémistes de ses partisans. D'où le terme "chiite", qui a pris le parti, "chia", d'Ali. Il serait fastidieux de seulement résumer la litanie des violences qui ont suivi, à commencer par le massacre d'Hussayn et de sa famille à Karbala. On apprend au passage qu'autour de l'an 1000 la dynastie bouyide a imposé à l'ensemble du monde musulman les principes du Chiisme... tout en contraignant les chiites à accepter le Coran d'Othman qu'ils refusaient jusqu'alors.

Un épisode sanglant parmi d'innombrables autres, aux débuts du wahhabisme :

Dans le sillage du triste cheikh Abd Al-Wahhab et de son acolyte du clan Séoud qui créerent la dynastie au milieu du XVIIIème siècle, les wahhabites massacrèrent les chiites avec persévérance. Espérant conquérir l'Irak au début du XIXème siècle avant d'être stoppés par les Ottomans, ils s'illustrèrent en trucidant les trois quarts de la population de Kerbala en 1801. Nourrissons décapités et femmes enceintes éventrées, cette sauvagerie préfigure celle des Zarkaoui et autres qaïdistes du champ de bataille contemporain. (p141)

Une quasi-prédiction (pas très difficile il est vrai) sur la Syrie :

Comme d'habitude, les meilleurs alliés du colonialisme furent les minoritaires, chrétiens et surtout alaouites. C'est parmi ces derniers - 13% de la population, montagnards déshérités et pressés de se faire une place au soleil, que la France recruta ses officiers supplétifs et ses administrateurs (...). Les sunnites, majoritaires, restèrent des exclus à Damas, comme les chiites, majoritaires, à Bagdad. Un futur boulevard pour la guerre de religion que Hafez el-Assad réprima en 1982, lors du soulèvement des Frères musulmans dans la ville de Hama, et qui peut resurgir à tout instant, dans une Syrie plus destructurée que jamais. (p171)

Seuil 2008



30/08/2012
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