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La grande famine de Mao (Jasper Becker)

L'auteur, journaliste installé en Chine pendant plusieurs années, a pu enquêter en profondeur sur cet épisode. Début de la quatrième de couverture :

 

En 1960, Mao est la nouvelle coqueluche de l'intelligentsia occidentale d'avant-garde : par son seul génie, ne transforme-t-il pas l'immense Chine, arriérée et féodale, en paradis communiste ? Tout le monde ignore alors que le pays est en proie à la plus terrible famine de l'histoire de l'humanité, 30 millions de morts au bas mot, peut-être 50, probablement plus de 40.

 

Cette famine a duré pour l'essentiel de 1959 à 1962. Le pays connaissait depuis 1949 un régime communiste, et cette première décennie s'était relativement bien passée (on sortait de décennies de guerre civile et étrangère). On note quand même, par exemple, ceci :

 

A partir de 1956, Mao introduisit en Chine le passeport intérieur imaginé par Staline. Pour les paysans, plus le droit de voyager sans permission pour se rendre au marché, ou pour chercher du travail en dehors du village à la morte saison. Les nouvelles du monde extérieur, colportées auparavant dans les villages par les marchands ambulants, les mendiants vagabonds, les musiciens itinérants et les religieux demandant l'aumône, ne circulaient plus. [p85]

 

C'était un retour au servage (pour la Russie, ce ne sera aboli qu'en 1973). 

 

Le pouvoir a alors, dans un climat euphorique, ordonné un "Grand Bond en avant", avec une collectivisation brutale de l'agriculture, et des méthodes révolutionnaires, parfois inspirées de celles instaurées en URSS au temps de Lyssenko, et parfois un sidérant simplisme. On avait découvert qu'on pouvait améliorer le rendement d'un champ et labourant un peu plus profond, ou en semant un peu plus de graines. Sans chercher à déterminer une profondeur et une concentration optimales en fonction du terrain, on allait multiplier profondeur et concentration sur l'ensemble du territoire, et les récoltes seront largement perdues, et parfois les terres rendues stériles pour de nombreuses années.

 

Il semble que les dirigeants nationaux aient parfois été abusés par des fonctionnaires locaux soucieux de faire croire qu'ils remplissaient les nouvelles normes. Dans un district "modèle" :

 

Wu [un responsable local du Henan] prétendit également que (...) les rendements en grain (...) étaient passés d'une moyenne de 1 kilo au mètre carré à 10 kilos, parfois même jusqu'à 30 kilos. Lorsque Mao vint visiter ces fameux champs, il convint dans la foulée, lors d'une réunion de haut niveau à Zhengzhou, que de tels rendements pouvaient maintenant être atteints par tout le monde. Tout cela n'était qu'un bon gros mensonge (...) A l'arrivée de Mao, ils installaient trois enfants au-dessus des épis pour bien montrer que le blé poussait si densément qu'il pouvait soutenir leur poids. Lorsque Mao était parti, ils ramenaient les plants dans leurs champs d'origine. (...) Dans chacune des communes où il s'arrêtait, Mao se réjouissait de voir des pompes électriques assurer l'irrigation des champs, mais il s'agissait en fait toujours des mêmes pompes, que l'on démontait de la dernière commune visitée pour l'installer dans la suivante pendant qu'il dormait. [p176]

 

Et si quelqu'un signalait la réalité ?

 

En Anhui, par exemple, Zhang Kaifan, un haut fonctionnaire qui avait écrit à Mao au sujet de la terrible famine du district de Wuwei, est décrété "opportuniste droitier" par Mao. Au cours de la purge en Anhui, tous ceux que leur conscience avait travaillés sont traités de "petits Zhang Kaifan" Dans toute la contrée, un grand nombre de paysans sont jetés en prison, où ils mourront de faim pendant la phase suivante de la famine. Aucun chiffre national des victimes de cette campagne n'est disponible, mais ce fut l'une des pires du pays... [p139]

 

Un chapitre est consacré à "l'anatomie de la faim". Les corps se décharnaient, devenaient squelettiques, puis gonflaient, se chargeaient d'eau (oedèmes). La mort pouvait prendre de nombreuses formes. On n'insistera pas ici sur les détails atroces.

 

Lors de nos entretiens, les paysans reconnaissaient sans difficulté avoir été témoins d'actes de cannibalisme. "Cela n'avait rien d'exceptionnel", m'a dit un fonctionnaire local de l'Anhui, tandis qu'au Sichuan, l'ancien chef d'une équipe de production m'a affirmé que, à son avis, cela avait dû arriver "dans tous les districts et dans la plupart des villages". Les documents officiels du parti le confirment. Dans un district du Henan du Sud, Gushi, les autorités enregistrèrent 200 cas de cannibalisme sur une population de 900000 personnes au début de la famine. [p297]

 

Les chiffres ne rendent pas la réalité concrète, comment on en arrivait là. Un exemple : 

 

La pire chose qui se passa avec la famine, c'est celle-ci : les parents décidaient de laisser les vieux et les jeunes mourir en premier. Ils pensaient qu'ils ne pouvaient pas se permettre de laisser mourir leur fils mais la mère disait à une fille : "Tu dois aller voir ta grand-mère au ciel". Et on ne donnait plus à la fille sa ration d'enfant, seulement de l'eau. Puis on échangeait le corps de la fillette contre celui de la fille des voisins. (...) On faisait alors bouillir les cadavres pour en faire une sorte de soupe. [p196]

 

Cette priorité donnée à la survie des enfants mâles allait faire que, dans cette génération, beaucoup d'hommes resteraient célibataires.

 

Un an plus tard, lorsque Liu Shaoqi [le numéro deux du régime, juste après Mao] inspecta la même commune, les fonctionnaires locaux enfermèrent dans un temple à l'abandon tous ceux dont ils pensaient qu'ils pourraient vendre la mèche [la famine]. Un indicateur mit pourtant Liu au courant, et en passant devant le temple celui-ci demanda à le visiter. Là il posa des questions aux paysans mais ces derniers étaient par trop terrifiés pour faire autre chose que de sourire ou bredouiller. Le résultat fut que beaucoup de paysans de cette commune moururent de faim. [p231]

 

Le livre s'étend sur les prisonniers, victimes privilégiées, et sur les provinces marginales comme le Tibet, réputé arriéré :

 

Un peu comme les paysans irlandais, qui furent incapables de faire du pain avec le blé importé lors de la maladie de la pomme de terre, les Tibétains, et surtout les nomades, n'avaient aucune idée de la façon dont se mangeaient blé ou maïs. De plus, alors que beaucoup de paysans chinois avaient l'expérience de la survie en période de famine, celle-ci était une épreuve pratiquement inconnue des Tibétains. Beaucoup d'entre eux disent aujourd'hui qu'ils seraient morts si les immigrants han [ethnie chinoise majoritaire] ne leur avaient pas appris à manger des feuilles ou de l'herbe sauvage. [p237]

 

En 1962, Liu Shaoqi (qualifié par l'auteur de "sauveur des paysans", c'est le titre d'un chapitre) et d'autres allaient imposer les mesures de bon sens qui rétabliraient la situation. Devenu opposants plus ou moins déclarés à Mao, ils allaient être purgé lors de la Révolution Culturelle de 1967, qui fit encore des millions de morts. Deng Xiaping, survivant de cette équipe, les réhabiliteraient plus tard... sans pour autant renier le culte de Mao dont le portrait reste omniprésent en Chine.

 

Sur les conséquences à terme (le livre est sorti en 1992) :

 

Après la famine, la Chine devait marquer le pas pendant vingt ans. La population augmenta rapidement mais les constructions nouvelles restèrent rares. Les promesses que Mao avaient faites aux paysans en 1958 : un aéroport dans chaque district, l'électricité, des lignes téléphoniques, des voitures et des routes ne se matérialisèrent jamais. En tout et pour tout, pendant les deux décennies qui suivirent la famine, la Chine ne réussit à achever qu'une seule ligne de chemin de fer. [p351]

 

Un épilogue a été ajouté à la première édition anglaise de 1992. Il traite de la famine, alors en cours, de Corée du Nord, endémique depuis des années, et du peu de cas que la communauté internationale en fait.

 

Retourner au Yanbian [région nord-coréenne] en mai 1996 et enquêter sur la famine donne l'impression de replonger dans un cauchemar familier. Les histoires qu'on raconte sont les mêmes que celles qui couraient pendant le Grand Bond en avant, on se demande : ces horreurs qu'on raconte peuvent-elles êtres vraies ? Le monde est-il en train de fermer les yeux sur la pire famine qu'il ait connu depuis trente-sept ans ? [p479]

 

Témoignage d'un journaliste suédois qui avait "couvert" d'autres famines autrement plus médiatisées en Afrique (Ethiopie, Somalie, Angola) :

 

Je n'ai jamais rien vu de semblable à ce qui se passe en Corée du Nord. Il y a si peu d'activité qu'on croirait que la roue n'a jamais été inventée. En Ethiopie, à l'époque de la famine, il y avait des marchés et des autobus. Rien de tout cela en Corée du Nord. Pratiquement toute l'industrie se retrouve au point mort. Les bêtes de trait, comme les boeufs, ont été mangées et des villes d'un demi-million d'habitants sont privées d'électricité. [p485]

 

Des Coréens du Nord venant de diverses provinces trouvent plausible un taux de mortalité de un sur vingt, d'après ce qu'ils ont pu eux-mêmes observer. "Des gens meurent chaque jour, surtout des très jeunes et des vieux. Vous rencontrez rarement quelqu'un âgé de plus de 50 ans ou des enfants de moins de 7 ans", dit un paysan qui s'est enfui avec sa famille en septembre 1997.

"Vous voyez beaucoup de gens au visage gonflé par l'oedème. L'administration sait que les gens meurent, mais elle ne s'en soucie pas", confirme un homme d'affaires chinois qui parcourt chaque mois pour son travail la Corée du Nord. [p492]

 

Parution anglaise en 1992, Dagorno 1998 pour la traduction française.



26/10/2016
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