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Le pavillon des cancéreux (Alexandre Soljenitsyne)

Il pourrait bien sûr figurer dans deux rubriques voire plus de ce blog...

Cela se passe dans un hôpital de province soviétique, une région qui sert de lieu de relégation à nombre de condamnés à la relégation, à un moment où le régime s'adoucit relativement. Mais il n'y a pas que des relégués.

Il y a Paul Nikolaïevitch Roussanov, un personnage de dirigeant communiste odieux, méprisant, sans pitié. Il a notamment dénoncé un voisin pour prendre son appartement, et il éprouve à un moment une peur terrible de le voir revenir avec les nouvelles mesures. Il excite bien sûr la verve de l'auteur.

... Lorsque les médecins avaient prescrit à Capitoline Matveïevna [l'épouse de Roussanov] de faire davantage de marche, elle n'avait pu trouver pour le faire aucun autre endroit qu'une maison de repos de ce genre [pour l'élite] où elle était avec des égaux. Tout en conservant l'âme russe, tout en aimant (en principe) les fêtes populaires, les Roussanov s'étaient mis à préférer les festivités plus propres et moins dangereuses des cadres... (p274)

(...) Par exemple, s'il voulait donner à entendre à quelque "camarade" qu'il n'était pas satisfait de lui, ou simplement le mettre en garde, le remettre un peu à sa place, Roussanov avait plusieurs manière de le saluer.
Quand cet homme le saluait (bien sûr, le premier), Paul Nikolaïevitch pouvait répondre promptement, mais sans sourire ; il pouvait aussi, en relevant un sourcil d'un côté (il s'était exercé devant sa glace dans son cabinet de travail), retarder un tout petit peu sa réponse - comme s'il se demandait s'il fallait vraiment saluer cet homme...

Un autre truc pour le même but, plus "énergique", consiste à convoquer le "camarade" pour le lendemain (non, pas tout de suite, non, il ne peut pas lui dire pourquoi)...

Durant ces longues heures, le travailleur avait le temps de se repentir de bien des choses, de se trouver bien des sujets d'appréhension - et de prendre la résolution de ne plus chercher noise à ses chefs dans les réunions... Il arrivait - et, parfois, il n'y avait rien qu'une date de naissance ou un numéro de diplôme à vérifier. (p270)

Toutefois, on rencontre aussi un personnage de jeune communiste sincère et désintéressé, qui malgré son cancer ne pense qu'à son travail de prospection minière. Seulement on lui explique certaines réalités du paradis soviétique, par exemple, la vie d'une femme chargée des poules d'un kolkhoze :

" (...) Deux mille cinq cents poules pour une fille de basse-cour. Le sol est de terre, les poules n'arrêtent pas de le gratter, et il y a tant de poussière dans l'air qu'il faudrait mettre un masque à gaz. Par-dessus le marché, on y garde tout le temps des anchois avariés dans un chaudron ouvert, vous voyez l'odeur. Personne pour la relayer. La journée de travail, en été, va de trois heures du matin au crépuscule. A trente ans, la fille en paraît cinquante. Qu'est-ce que vous en pensez : elle trouve ça intéressant, cette fille de basse-cour ?"

Déstabilisé, il tente de rétorquer :

- Ce dont elle est victime, c'est précisément du retard de la science, dit Vadim, trouvant un argument de poids. Quand la science aura fait des progrès, toutes les basses-cours seront bien aménagées.
- Et en attendant, vos trois oeufs sur le plat tous les matins, vous les avalez tout-de-même, pas vrai ?" (p187)

Discussion entre deux jeunes gens, Diomka, qui sait qu'il a un cancer et se résigne peu à peu à perdre sa jambe, et Assia, qui ne sait pas encore qu'elle en a un, que c'est un sein qu'elle va perdre, et qui se croit là pour un simple examen de précaution. Elle vient d'arriver et Diomka lui raconte une conversation récente entre les malades sur "ce qui fait vivre les hommes" (ce à quoi Roussanov avait répondu : "Les hommes vivent d'idéologie et de causes communes").

− Ah oui ! dit Assia, qui avait réponse à tout. Nous aussi, on nous avait donné une dissertation sur ce sujet : « Pour quoi vivent les hommes ? » On avait même le plan : les cultivateurs de coton, les trayeuses de vaches, les héros de la guerre civile, l'héroïsme de Pavel Kortchaguine et ce que tu en penses, l'héroïsme de Matrossov et ce que tu en penses…
− Et qu'est-ce que tu en penses, justement ?
− Comment ça, ce que j'en pense ? Si je l'aurais fait moi-même ou pas, n'est-ce pas ? Faut absolument le dire ! Tous nous écrivons : oui ! nous l'aurions fait ! à quoi bon tout gâcher avant les examens ? (p187)

Explications (que je reprends telles quelles de Martyre et totalitarisme) :

Pavel Kortchaguine, héros du roman (et du film) Et l'acier fut trempé, n'est pas vraiment un martyr (il se dévoue jusqu'au bout pour la cause malgré une maladie fatale, la paralysie et la cécité) et donc ne concerne pas notre sujet. Par contre, Alexandre Matveïevitch Matrossov a conquis à 19 ans le titre de Héros de l'Union Soviétique, à titre posthume, en obturant avec son propre corps la meurtrière d'une mitrailleuse allemande, permettant ainsi à son unité d'avancer, le 23 février 1943, dans la région de Pskov.

Peu avant la fin, Kostoglotov, de sortie, visite un zoo.

Il les rejoignit : la cage était vide ; à l'emplacement habituel, un écriteau indiquait : "Macaque rhésus" et un avis écrit à la hâte et fixé à la plaque disait : "Le singe qui vivait là est devenu aveugle par suite de la cruauté insensée d'un visiteur. Un méchant homme a jeté du tabac dans les yeux du macaque rhésus." (...)
Pourquoi ?... Pourquoi simplement comme ça ?... Pourquoi sans raison ?...
Plus que toute autre chose, c'était cette simplicité enfantine de la rédaction qui serrait le coeur. De cet inconnu, qui était parti impunément, on ne disait pas qu'il était antihumanitaire, on ne disait seulement qu'il était méchant. Et c'est cela qui était frappant ! Pourquoi donc était-il tout simplement méchant ? Enfants ! Ne devenez pas méchants en grandissant ! Ne faites pas de mal à ceux qui ne peuvent pas se défendre ! (p666)

Ce que Vassili Grossman a résumé de façon plus sobre : "Je ne crois pas au bien, je crois à la bonté" (voir Vie et destin sur ce même blog).

Et bien sûr, il est beaucoup question du cancer, des interactions multiformes entre la maladie, les hommes et les femmes qui en guérissent ou en meurent, les médecins. Et une façon particulière de personnifier la mort. L'aparatchik Roussanov vient de prendre conscience que sa tumeur, qui résiste au traitement, pourrait bien le tuer :

La mort blanche indifférente, sous l'aspect d'un drap qui ne moule aucune silhouette que du vide, s'approchait de lui prudemment, sans bruit, en pantoufles, et Roussanov, paralysé par sa marche feutrée, non seulement ne pouvait se battre contre elle, mais n'était même plus capable de rien penser, rien décider, rien dire à son propos.
Elle était venue illicitement ; il n'était point de règlement, point d'instruction qui en protégeât Paul Nikolaïevitch. (p353)

Oleg Kostoglotov, clairement le représentant de l'auteur, tente d'éviter un traitement qu'il sait très éprouvant, face à une doctoresse qui le trouve exaspérant et décide donc de lui parler sans ménagement contrairement aux usages :

"A franchement parler, je n'y tiens pas tant que ça, à la vie. Non seulement je n'en ai plus devant moi, mais même je n'en ai jamais eu derrière moi; et si j'ai la moindre de chance de vivre six petits mois, eh bien, il faut que je les vive. Mais planifier dix ou vingt ans d'avance, ça, je ne le veux pas. A trop guérir, on fait trop souffrir. Les nausées vont commencer, les voissements, à quoi bon ?...
- Voilà ! j'ai trouvé ! ce sont nos statistiques."

Elle lui montre alors une liste.

Le nom de sa tumeur barrait cette feuille dans toute sa largeur ; en haut de la page de gauche, on lisait "Décédés" ; en haut de celle de droite "Non encore décédés". Des noms de malades hommes s'étalaient sur trois colonnes, écrits à différents moments, au crayon, à l'encre. Du côté gauche, rien n'était biffé ; mais, du côté droit, il y avait des ratures, des ratures, des ratures... (p118)

Elle finit par le convaincre d'accepter de rester et souffrir, moyennant un petit allégement du traitement.

Julliard, 1968, d'après l'édition de poche.



30/10/2011
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