Bouquinsblog

# Cobayes (encore une version)

Encore une version d'une... version, réduite, d'un roman qui me tient à coeur, presque dix fois plus long (et qui a lui-même pris bien des formes). Elle remplace une autre, proche, qui me parait moins intéressante, qu'on peut quand même trouver ICI.

 

Cobayes

 

― Des deux côtés !

― Déjà qu'il n'était pas très propre avant !

― Il ne manquerait plus qu'il dégueule !

― Là, on peut dire qu'il emmerde !

― Mais on ne peut pas dire qu'il n'a rien dans ses culottes !

― Surtout qu'il n'a rien dit, même pas son nom et son matricule…

― Son matricule ??

― C'est une boutade. Le nom et le matricule, d'après la Convention de Genève, c'est tout ce qu'on peut exiger d'un prisonnier de guerre qu'il révèle.

― Il avait demandé à aller aux toilettes…

― Il n'avait qu'à parler ! On ne lui demandait pas son numéro de carte bancaire !

― On est bien avancé avec ça…

― Qu'est-ce qu'on fait ?

Silence. Ils ne savent plus quoi décider, ces idiots. Vraiment des amateurs, on dirait que personne ne commande. Ils interceptent quelqu'un, ils lui lient les mains derrière le dos, ils l'interrogent dangereusement avec un chien tout près de sa gorge, un chien dont je crois savoir qu'il a déjà tué, et voilà. Mais question amateurisme béat, comme espion et enquêteur qui comptait percer à jour tous leurs secrets, je n'ai pas de leçon à donner. Enfin, ce qu'ils pensent de moi m'indiffère, même ce qu'ils feront de moi m'indiffère. Je devrais me sentir affreusement humilié, mais non. Si j'éprouve quelque chose, c'est du soulagement… y compris physique, même si j'aurais préféré une manière plus civilisée.

― Il faudra peut-être se décider à alerter le Maitre, sans oublier de le prévenir que ça ne sent pas la rose…

Où, ailleurs que dans une secte, parle-t-on de son chef comme du Maitre ? Dans ma folie, je ne me suis pas trompé d'adresse. Je me trouve derrière un imposant bâtiment en pierres, sur de l'herbe mal taillée, entre deux haies. C'était de la folie d'entrer là. Je suis dos au mur et à sa partie écroulée, vraiment immobilisé, au moins pour cela ils savent faire. Quatre hommes et un chien de garde, peu originalement nommé Brutus, me considèrent comme si je tombais de la lune. J'ai bien cru voir le plus excité se passer significativement un doigt sur la gorge. Et le silence se prolonge, ce n'est pas moi qui vais le rompre.

J'ai trente ans, un bon âge pour faire le point, surtout quand on est moins assuré de voir la fin du jour que d'ordinaire et qu'on est coincé. Voici plus de douze mois que j'ai été licencié pour faute lourde, que dans les vingt-quatre heures celle que j'aimais à la folie, avec qui je vivais depuis des années, Cindy, m'a plaqué. Elle me laissait seulement des dettes qui m'ont contraint très vite à retourner vivre chez mes parents. Depuis, pas le moindre emploi saisonnier, et pas le moindre flirt non plus, tout ce que je peux entreprendre, par petites annonces ou par démarches directes, foire lamentablement. Je ne compte plus les claques, et pas seulement au figuré. Le pire est que, quand quelqu'un semble vouloir m'accorder une chance pour l'un ou l'autre objectif, c'est moi qui commets une bévue qui gâche tout. Malchance chronique après avoir eu trop de succès immérité, mauvais karma, mauvaise ou trop bonne éducation, va savoir. Ils n'ont pas l'air si méchant que ça, ces cons, à part un, mais peuvent-ils laisser aller quelqu'un qu'ils ont ligoté ?

Je ne risque quand même pas ma peau gratuitement. C'est d'abord pour ma cousine, Carmen, qui fréquente assidument la secte mais ne sait peut-être pas qu'il s'y trouve un Brutus. Elle est aussi, de toute ma famille, celle qui me soutient le mieux dans mes tribulations, sans chercher comme tant d'autres à me convaincre que c'est de ma faute quelque part. Cela vaut bien quelques efforts. Mais elle serait sans doute horrifiée et scandalisée si elle apprenait ce que je viens de faire…

― Voyons, qu'est-ce qui se passe ?

― Maitre, il a passé le mur par la brèche. Donc il ne pouvait pas ne pas en connaitre l'existence. Déjà, on l'avait pris à surveiller l'entrée, à essayer de prendre des photos. On lui avait dit d'aller voir plus loin, on le retrouve ici. Il n'a pas pu ne pas voir le panneau d'avertissement, il n'a juste pas vu le dispositif d'alarme. Il n'est pas agressif, il se laisse faire, mais il refuse de dire ce qu'il fait là, et même de dire son nom. Il prétend qu'on lui rendra service en l'éliminant, qu'il n'est même pas fichu de faire ça tout seul. Tout ce qu'on a trouvé dans ses poches c'est un peu de monnaie, des clés, deux tickets de bus, et donc cet appareil numérique. Il a pris l'entrée, et même l'intérieur. Mais rien qui permette de l'identifier, aucun papier. On a essayé de lui faire peur, de le menacer avec Brutus grondant tout près de son cou. C'était très contrôlé… mais voilà que…

Très contrôlé, je ne parierais pas. J'ai bien senti au moins la truffe du chien sur ma joue, c'est d'ailleurs ce qui a déclenché quelque chose dont j'avais besoin mais que j'aurais préféré traiter autrement.

― Et donc le résultat, c'est cette odeur…

Il s'approche, je peux enfin le voir. Très grand, très mince, très droit, majestueux, visage osseux, regard perçant, longue barbe blanche, tunique et ample pantalon blancs, un peu à l'indienne comme il sied à un gourou, chaussé de babouches. Et voici que dans un ordre parfait, protocolaire, les hommes qui m'ont intercepté, et l'imposant doberman Brutus, s'en vont lui baiser ou lécher la main. En dépit de ma situation, j'ai du mal à ne pas rire, il ne manquerait plus que ça. Il ne semble pas satisfait de ses sbires mais il doit connaitre les règles élémentaires du commandement, il ne va pas les engueuler devant moi. C'est donc à moi qu'il s'adresse :

― Qu'as-tu à dire ?

― Rien, sinon qu'ils ont honnêtement résumé les faits. Désolé pour le désagrément, j'aurais dû manger autre chose. Et puis j'avais prévenu…

― Qui es-tu ?

― Comme je le leur ai déjà expliqué, je ne veux pas le dire. Et pas dire non plus ce qui m'a pris, peut-être un coup de folie, après tout…

― Je ne vais pas soutenir le contraire. Crois-tu qu'on puisse laisser repartir un fou de ton espèce sans rien savoir de plus ?

― C'est vous qui disposez. Je ne peux pas dire que je me sente à mon aise ici, mais ce n'est pas mieux ailleurs.

J'ai quand même bien entendu parler de disparitions de personnes qui enquêtaient, et n'en ont pas forcément fait plus que moi. Je me prends à souhaiter qu'ils en finissent vite, proprement si possible.

― Maitre, je sais qui c'est, c'est quelqu'un de bien !

Je ne croyais plus pouvoir entendre de voix féminine de cette piteuse vie, encore moins pour me qualifier ainsi. Fureur du gourou :

― Manon ! Tu n'avais pas à me suivre ! Les problèmes de surveillance ne te regardent pas !

― Pardon, Maitre, je crois vraiment avoir suivi une inspiration…

― Inspiration ? Tu n'as pas montré jusqu'à présent une grande aptitude à discerner qui est bien ou pas, il me semble…

Donc, il l'engueule devant moi, elle. Elle s'approche, je peux la voir. Petite, peut-être vingt-cinq ans, fort bien proportionnée, joli visage ovale avec quelque chose de buté, cheveux blonds simplement coiffés à la Jeanne d'Arc, polo et short rouges, les pieds nus. Pour l'instant, elle proteste, elle peut protester face au gourou :

― Pardon, Maitre ! Je ne crois pas m'être tellement trompée sur les gens, dans ma vie, jusqu'à présent…

― Vraiment ? Faut-il te rappeler des choses ?

Elle se trouble, elle concède :

― Enfin, sauf quand je suis amoureuse…

― Ne serais-tu pas amoureuse de lui ?

― Pas du tout !

― Un bon point, vu les antécédents. Maintenant, tais-toi.

Il se tourne vers moi :

― Elle te connait donc tu dois la connaitre. Dis-nous qui c'est, dans ton intérêt et dans le sien !

Je voudrais bien, quelque chose me dit qu'il parle très sérieusement, que Manon est inconsciente du danger qui la menace quelque part, mais non, je ne la connais pas autrement. J'arrive à articuler :

― Heu, c'est une disciple…

― Mais encore ?

Manon enfreint la consigne, elle ose marquer un certain agacement :

― Maitre, j'ai dit que je sais qui c'est, je n'ai rien dit de plus. Nous ne nous sommes jamais rencontrés, lui et moi.

― Alors comment peux-tu prétendre qu'il est bien ?

― D'après un jugement bien meilleur que le mien. Je m'étonne que le Maitre n'ait pas remarqué l'air de famille. Si je ne savais pas qu'elle n'en a pas, je dirai que c'est son frère, mais je sais que c'est son cousin. José, n'est-ce pas ?

J'ai subi tout cela, y compris me souiller copieusement, pour éviter qu'ils sachent qui je suis, et donc par contrecoup pour qui je suis ici. C'est pour cette raison aussi que je n'ai sur moi aucun document permettant de m'identifier, et pas non plus de téléphone portable. Et à aucun moment je ne me suis douté qu'ils pourraient le découvrir aussi simplement. Je m'affole, je balbutie :

― Ça ne va pas lui attirer des ennuis ? Je jure que ce n'est pas elle qui m'a signalé cet endroit…

Sidéré, le Maitre. Et puis son visage s'illumine. Il se montre d'un seul coup bienveillant, soulagé aussi manifestement…

― C'est donc pour ça que tu ne voulais rien dire ?

Je ne peux qu'acquiescer. Il se fait jovial, paternel, il continue :

― Ma parole, tu nous prends vraiment pour la Mafia ! Pas très malin, on l'aurait su de toute façon, la preuve… enfin, on l'a compris depuis le début, que tu n'es pas très malin. Non, sois rassuré, elle n'aura pas d'ennui. Vous autres, détachez-le pour commencer.

Et on me détache d'autant plus prestement qu'il est fort désagréable d'approcher mon postérieur, et je me surprends à dire :

― Merci !

― C'est Manon que tu dois remercier.

Il l'a dit sèchement, avec peut-être comme un reste de fureur. Je reviens peut-être quand même de loin, et grâce à elle. Un peu stupidement, je fais un pas vers elle, et elle recule, elle rit, elle met les choses au point :

― Holà ! Je t'embrasserai de bon cœur, mais après, si tu veux bien.

Encore plus stupidement j'ai failli demander « après quoi ? ». Le gourou, de nouveau jovial et en même temps un rien indigné :

― Mais enfin, franchement, depuis que ta cousine est des nôtres, tu trouves qu'elle devient asociale, qu'elle y laisse sa chemise, qu'elle est incapable de parler d'autre chose et autres désagrément classiquement reliés à la fréquentation d'une secte ? N'est-ce pas ce que tu penses !

Le fait est que Carmen n'a pas réduit son train de vie, qu'elle reste très sociable, qu'elle s'intéresse à bien d'autres choses. Mais ces histoires de disparitions alors ? Enfin, pas le moment d'en parler. M'aurait-on rendu le gout de la vie ? Je réponds :

― En fait, non…

Je commence à craindre d'avoir quand même à me justifier, et que cela risque d'être laborieux. Mais il enchaine :

― Alors, je vais te dire : tu t'es laissé manipuler par des gens qui ne nous aiment pas, des gens vicieux et malhonnêtes. Mais tu n'es ni vicieux ni malhonnête, juste naïf. Tu es notre invité, y compris à souper.

― Suis-je supposé converti ?

― Pas du tout. Un invité, on attend de lui qu'il ne nuise pas à la Lumière d'Aam, qu'il ne la dénigre pas et ne révèle pas ses secrets, c'est tout. Si tu dois aller plus loin, que cela vienne du plus profond de toi-même, ou de signes venus d'au-delà de toute volonté humaine. Manon n'a rien de particulier à faire, elle va te prendre en charge, répondre sans restriction à toutes tes questions.

Elle s'inquiète :

― Vraiment sans restriction, Maitre ?

― J'ai dit : sans restriction. Y compris sur l'événement particulier d'aujourd'hui !

Il s'adresse à moi :

― Tu nous aideras peut-être à corriger des dérives sectaires gênantes…

― Et, je suppose, contreproductives…

― Tu as bien compris.

Je me rends compte qu'il a perçu l'ironie de ma remarque, et que j'aurais mieux fait de m'en abstenir. Il continue :

― Il y a un problème plus immédiat. Manon va d'abord te conduire à la salle de bain. Déshabille-toi, on va s'occuper de tes fringues et te les rendre propres et sèches d'ici quatre heures, délai imposé par le lave-linge et le sèche-linge.

― Heu, d'ici là ?

― José, tu es entré par effraction dans une propriété privée. Je t'affirme que tu peux rester à poil sans inconvénient, il fait assez chaud. C'est à prendre ou à laisser, l'alternative étant qu'on te fiche dehors tel que tu es, et démerde-toi, c'est le mot.

Je suis venu en bus, puis à pieds à travers la campagne… Manon a encore pitié de moi, elle ose suggérer :

― Heu, Maitre, s'il est comme sa cousine pour ça…

Carmen ne se montre même pas en bikini alors que son physique s'y prêterait fort bien. Mais il est clair qu'un Maitre ne peut pas infléchir sa position.

― Manon, tu vas donc l'aider. Mets-toi toute nue !

Et elle obéit. Calmement, devant moi, devant les cerbères qui ne regardent pas ailleurs, elle retire son polo. Joli soutien-gorge rose qui tombe à son tour, jolis seins bien ronds, et puis le reste d'un seul coup, jolies hanches, quelques petites mochetés aussi comme tout le monde, mais peu. Elle est naturellement blonde. Et moi, je reste pétrifié. Le Maitre encore :

― Manon, je crois que notre invité me prend pour un tyran lubrique, et toi pour une zombie lavée du cerveau qui accepte n'importe quelle humiliation. Montre-lui son erreur.

Elle obéit encore, avec le sourire :

― José, d'abord tu peux voir que je suis bronzée partout, naturiste. Ensuite, juste avant je discutais avec le Maitre. Je le tarabustais, j'ai même dû lui dire des choses pas très respectueuses, pour qu'il reprenne une ligne de son prédécesseur. Ce prédécesseur, il doit se réincarner à partir d'aujourd'hui, donc c'est son jour. Il préconisait fortement d'essayer la nudité en groupe pour nos activités. Et donc je reprochais à son successeur de ne pas assez le suivre là-dessus.

Cela change bien des choses. Mais j'ai une objection :

― Mais alors, comme tu l'as remarqué toi-même, Carmen, là-dedans…

― C'est strictement sur la base du volontariat, et d'ailleurs tout est optionnel ici. Nous ne sommes pas une religion monothéiste. Elle compte rester à l'écart de ça, et ça ne nous empêche pas d'être très amies. Dis, tu te décides ?

Elle n'est pas la seule à s'impatienter. Un regard du gourou me fait bien comprendre qu'on ne me laissera pas des heures pour choisir. Et donc, toute honte bue, précipitamment, j'enlève tout. Ma protectrice précise encore :

― Il est bien entendu que tu me regardes sans restriction, d'ailleurs tu me vexerais autrement, mais tu ne me touches pas. Je te fais confiance.

Le Maitre, satisfait :

― On va aussi laver les vêtements de Manon. Elle s'est assise où il ne fallait pas, et elle a un peu transpiré au potager. Ce sont des signes. Rendez-vous ici.

Je n'ai plus qu'à la suivre. Nous entrons dans le bâtiment par une porte discrète. Aux deux personnes effarées qui nous voient, elle explique que c'est une directive du Maitre. Enfin, des WC où je peux traiter le plus gros, et une belle salle de bain où je peux me rendre vraiment net, grand soulagement. Manon, joyeuse, prend à son tour une douche, joli spectacle, je regarde d'autant moins ailleurs que cela la vexerait. Mais il serait temps de me rappeler où je suis. J'arrive à lui dire :

― Manon, je te remercie encore pour ton intervention. Je suis convaincu que tu es une fille bien, certainement meilleure et plus intéressante que moi, mais ce que je souhaite de plus fort pour toi, c'est te convaincre de te tirer de cette secte, tu vaux mieux que ça !

Il en faudrait plus pour la troubler.

― C'est gentil à toi, mais un invité ne doit pas dénigrer. On aura probablement l'occasion de se voir ailleurs et tu pourras tout déballer. Dis-toi bien que je ne me suis pas convertie les yeux fermés. J'en ai consulté, des antisectes. Pour le moment, je dois seulement répondre à tes questions.

― Soit. Cette propriété, c'est immense, ce bâtiment, ce n'est pas rien. D'où vient l'argent ?

― Pas de ma poche !

― Et pour cause…

― Gros malin ! Je n'ai à peu près rien versé, ta cousine non plus, ma mère non plus puisqu'elle s'est convertie avant moi. Et même que je l'ai tarabustée pendant des mois en lui répétant que c'est une secte et tout ça !

Je m'attaque à forte partie, mais je m'accroche à ma question :

― C'est bien, mais ça ne répond pas.

― Ce n'est pas moi qui tiens les comptes, mais je vais te raconter quelque chose. Un jour, en suivant les préceptes de la Lumière d'Aam, quelqu'un a eu sept rêves de suite. C'est important, pour nous, les rêves. Ils donnaient sept chiffres, qui lui ont fait jouer en temps utile au loto, ou jackpot, je ne sais plus. Déjà avec ça, et il n'y a pas eu que ça dans le genre, tu as ta réponse…

Désarmante. Elle a fini de s'essuyer, il nous reste à retourner d'où nous venons. Non sans devoir encore expliquer au passage que si nous montrons ce qui fait de nous, respectivement, un homme et une femme, c'est la volonté du Maitre. Et personne n'insiste.

Dehors, les cerbères sont partis. Le Maitre est toujours là, avec deux autres personnes. Sylvain, Aurore, tous les deux jeunes, peut-être vingt ans, les deux en jeans et tee-shirt. Le gourou leur explique que nous sommes nus de par sa volonté. Visiblement contrarié, il leur lance :

― Ça tombe bien, vous avez mis en cause Manon, vous allez vous expliquer avec elle. José est un invité de confiance qui peut tout entendre. Ce serait bien de vous déshabiller aussi.

Ils hésitent, Sylvain semble même vouloir se rebeller. Mais Aurore se décide. Non sans trembler, non sans rougir, elle enlève tout. Jolie, elle aussi, mais les traces blanches flagrantes d'un bikini montrent qu'elle n'est pas naturiste, elle, et pas du tout à son aise. Elle se recroqueville. Manon, qui a de la suite dans les idées :

― Aurore, ça me fait vraiment plaisir ! Montre ton minou mieux que ça ! Tu verras, il n'y a rien de honteux et tu vas y prendre gout. Sylvain, qu'est-ce que tu attends ? On a déjà été nu ensemble, toi et moi, sans aucun motif médical ou sexuel…

Le Maitre s'éloigne, sans se retourner. Sylvain rétorque :

― Désolé, c'est à cause de ces guêpes, un signe pour moi… et encore une !

― C'est une mouche !

Je confirme, j'explique que certaines mouches, comme certains papillons, se déguisent en quelque sorte en guêpes pour intimider certains prédateurs. Penaud, il retire ses vêtements. Nous sommes désormais tous les quatre nus, ce qui est plus convivial. Manon me présente comme invité et cousin de Carmen, à qui le Maitre a donné sa confiance. Sans autre précision sur mon arrivée et je n'en dirai pas plus. La discussion prend une tournure mystérieuse pour moi. Il s'adresse à sa camarade :

― Aurore, tu vois, on n'y connait rien, en insectes, toi et moi. Eux deux, ils s'y connaissent. Ça aussi, ça remet en cause un signe…

Manon, consternée, demande :

― Parce qu'à présent vous remettez en cause les signes ?

― Oui, et d'un commun accord. Ça vaut mieux, non ?

― Mais enfin vous avez tous les deux dit il y a trois jours, et séparément, que le plus dur était d'attendre trois jours.

C'est Aurore qui répond :

― Depuis, on a réfléchi. S'aimer, c'est une chose. Faire de suite un enfant, c'est autre chose. Je n'ai pas encore vingt ans, je n'ai pas fini mes études. Si on veut avoir l'avis de José, il faudrait peut-être lui expliquer…

Manon s'en charge. À mon ahurissement, elle raconte :

― Il y a quatre mois, le prédécesseur du Maitre actuel, le fondateur, est décédé, à quatre-vingts ans. Il avait annoncé de son vivant qu'il se réincarnerait parmi nous, moi-même je l'ai entendu de sa bouche, qu'il faudrait être à l'écoute des signes. Tu as déjà compris que les signes, chez nous, c'est très important. Ils viennent de rêves ou de choses qu'on ne peut pas truquer.

― Bon, je vois. Enfin, je ne suis pas complètement fermé aux histoires de réincarnation, j'ai lu des livres qui m'ont impressionné, mais là, j'avoue que…

― C'est un pari. C'est très important aussi, la notion de pari. C'est ce qui permet d'éviter à la fois le fanatisme par écrasement du doute, et ne rien faire du tout. Le moment venu, nous le jetterons à la face des religions monothéistes !

― Bon, donc il doit renaitre. Faut-il comprendre qu'Aurore et Sylvain sont chargés de la chose ?

― Personne ne les force. Comme dit le Maitre, on ne peut empêcher personne de rater sa vie. Comment pourrait-on la réussir si on ne pouvait pas la rater ? Mais, de fait, les signes ont convergé vers eux.

Aurore proteste :

― Manon, tu as vite simplifié le truc ! Il y a seulement un mois, ça devait être toi avec Pierre-Louis !

― Et j'étais prête, et je le suis toujours, s'il arrive je n'aurai même pas à me déshabiller… mais il s'est tiré…

Un souvenir cuisant pour elle, une larme coule jusqu'à son sein. Ce jeu sidérant n'est pas sain. Décidé à montrer ma bonne volonté, je suggère :

― Enfin, si ce n'est pas mûr pour Aurore et Sylvain, pourquoi ne pas laisser les choses se décanter avec le temps ? Il ne doit plus être à un jour près dans le Bardo, votre défunt Maitre…

― Ça doit se faire aujourd'hui. Pas avant, pas après, les signes ont été très clairs.

― Mais, insiste Aurore, pas ceux qui nous désignent, nous deux ! Et je me dis de plus en plus que si on fait l'amour ce sera avec une capote ! J'en ai.

― Heu, fait Manon de plus en plus inquiète, vous l'avez dit au Maitre ?

― Bien sûr, c'est ce qui fait qu'on en discute avec toi, qu'il nous a fait mettre à poil.

― Quels sont les signes qui n'y sont plus ?

― Presque tous ! D'abord, cette histoire de nos deux prénoms qui sont des noms de papillons, c'est d'ailleurs toi qui l'as trouvé… José, ça te fait rire, mais c'est vrai ! Il parait que les deux prénoms des deux parents à désigner doivent se correspondre de façon remarquable. Manon et Pierre-Louis, c'était à cause du non et du oui à la fin… et le oui a dit non.

Ne serait-il pas temps de leur demander ce qu'ils font dans cette secte délirante ? Mais attention, pas de mauvais esprit tant que je ne suis pas rhabillé. Je me contente de :

― Oui, bon, je confirme que ce sont deux noms de papillons… comme, en y réfléchissant, Vanessa, Isabelle, Tristan…

― On y revient, tu t'y connais, Manon aussi, mais nous deux, pas du tout ! Or, on nous a expliqué que l'ancien Maitre s'intéressait beaucoup aux insectes, et que ça renforçait le signe. Autre signe, nous devons tous les deux être en mesure de porter très loin les messages de la Lumière d'Aam. OK pour Sylvain qui s'occupe du site internet, avec Manon d'ailleurs. Moi, on me dit que c'est parce que je suis étudiante en langues…

Manon s'accroche, elle y tient, à cette opération renaissance :

― Ce n'est pas rien…

― Mais si ça va au bout, si on fait un enfant, je serai obligée de les arrêter, ces études !

― Des tas d'étudiantes sont aussi mamans, enfin ! Et tu seras soutenue à fond, tu n'auras plus besoin de petits boulots à côté ! On ira même te faire le ménage, de bon cœur pour ce qui me concerne !

On ne donne pas d'argent, mais on peut donner du temps. Aurore :

― Mais moi, mes derniers partiels sont catastrophiques… je crois bien que c'est à cause de cette affaire qui me perturbe. Autre signe, nous devons tous les deux sortir d'une rupture éprouvante. J'ai rencontré mon ex par hasard avant-hier, un signe en soi. Nous avons pris un verre ensemble. Je suis sincèrement heureuse pour lui qu'il ait trouvé une fille avec qui ça va. À peu près idem pour Sylvain. Dis voir, puisque tu es nue, ce ne sont pas encore les traces des coups de Kevin, là ? Il en reste des séquelles, non ?

― Des séquelles, plus vraiment. Mon dentiste a fini de restaurer ce qui le concerne. Mon rein droit, qui avait pris un sale coup, ça va. Mon œil gauche, que j'ai cru perdu pendant une semaine, il fonctionne aussi bien qu'avant. Plus de souci pour les cervicales et les côtes non plus. J'ai repris le sport.

Impressionnant bilan, il y a pire que ma propre rupture avec Cindy. Elle l'a expliqué calmement, ce doit être moins douloureux que l'histoire avec Pierre-Louis. Aurore enfonce le clou :

― Pourtant, j'ai encore relu le signe, il insiste lourdement sur le côté traumatisant, mortifiant, et cetera. Tant mieux et bravo si tu t'en es remise physiquement et moralement, tu as quand même vu la mort de près…

― Pendant un bon moment, au tapis, bourrée de coups de pied, je me suis dit, c'est fini, vingt-six ans, pas un de plus. Je ne résistais plus, je ne souffrais même plus, et puis les voisins ont eu la présence d'esprit et le courage d'intervenir. Sans eux…

― Manon, je sais que je suis en train de te bousculer et de te retourner des fers dans des plaies, mais ce n'est vraiment pas par méchanceté ! Je t'aime beaucoup, il n'y avait que toi qui pouvais me faire mettre à poil ici, et puis je viens d'apprendre une autre chose au sujet de ton histoire avec Kevin. Il t'a massacrée, il voulait expressément te tuer, à cause de la Lumière d'Aam…

Pour la première fois depuis que je la connais, Manon se trouble, rougit…

― Heu, ça a été le déclic, c'est vrai, il m'a surprise à téléphoner. Mais il ne faut quand même pas faire de moi une martyre…

― On te préfère vivante que morte !

― Ou alors, martyre de mon aveuglement. Tout le monde me mettait en garde, Maman, Papa, mes frères, le reste de l'entourage, ma patronne, Carmen qui l'a vu une fois. Même Tango, le chien de mes parents, même Lola, ma nièce de deux ans, qui se rendaient compte de quelque chose et le faisaient savoir à leur façon ! Et il a fallu que Kevin commence à cogner pour que je comprenne…

― Oui, mais je viens d'apprendre autre chose, que tu vérifies par là encore un des signes, celui qu'on a laissé tombé parce qu'on pensait que personne ne le satisferait…

― Ah non ! J'ai déjà entendu ça, mais c'est une rumeur, une connerie ! Je suis quand même mieux placée pour le savoir !

Aurore se tait, étonnée, et quelqu'un d'autre répond pour elle, quelqu'un d'habillé, le Maitre, qui devait nous écouter depuis un moment mais surprend tout le monde.

― Manon, tu étais bien sûr la mieux placée, seulement il est normal qu'avec le choc moral et les coups sur la tête tu aies oublié ces choses. Mais tes voisins, et tes parents, et même les policiers qui ont eu à intervenir te le confirmeront. Dans sa folie, Kevin voulait s'attaquer à moi, et il voulait te faire révéler où il pourrait me trouver. Tu as refusé, il t'a jetée à terre et menacée de mort, tu as maintenu ton refus. On n'en a pas fait état plus tôt, d'une part parce que tu ne t'en souvenais plus, et d'autre part parce qu'on ne voyait personne d'autre dans ce cas. Mais aujourd'hui, précisément aujourd'hui, on le voit !

― Heu, Maitre, Pierre-Louis s'est annoncé ?

― Non, et quand bien même il reviendrait à de meilleurs sentiments il ne pourrait plus arriver en temps utile. Il a raté sa vie, on peut toujours rater sa vie. Comment pourrait-on la réussir si on ne pouvait pas la rater ?

― Mais alors qui d'autre a pu risquer la mort pour protéger quelqu'un de la Lumière d'Aam ??

Elle devient hargneuse. Lui, très calme, très affectueux :

― Bénie sois-tu, béni soit-il lui aussi, et bénie soit celle qui est absente aujourd'hui, mais qui a eu l'intuition la première. Elle n'est pas ici pour le moment, mais je viens de l'avoir au téléphone. Elle vous a tous les deux invités à son prochain anniversaire, avec l'intention d'essayer de vous brancher l'un sur l'autre… mais je crois bien que vous irez ensemble.

― Carmen ?

― Bien sûr !

J'éclate d'un rire nerveux. Manon ne s'en rend pas compte, je ne dois plus exister pour elle. Elle bredouille :

― Heu, c'est vrai, je suis invitée, mais en dehors de moi, de la Lumière d'Aam, il y aura seulement des filles. Enfin, ce qu'elle m'a dit…

― Manon, tu connais les signes aussi bien que moi. Où as-tu vu que celui qu'on cherche doit être membre ?

― Je… pour porter loin les messages il faut bien qu'il adhère à ces messages, non ?

― Tu n'as pas compris le sens et la sagesse de ce signe. Il ne doit pas le faire, il doit avoir des aptitudes exceptionnelles pour cela. Après, qu'il le fasse ou non, c'est le jeu des circonstances, le destin, et surtout sa liberté. Cela vaut aussi pour toi. Et ces capacités, vous les transmettrez par éducation et hérédité ! José a été attaché de presse et chargé de communication, à un niveau conséquent, dans une prestigieuse société…

J'arrive à réagir, à me rebiffer :

― Exact, mon job consistait à embobiner la presse, je peux en parler longtemps des conférences de presse, dossiers de presse, communiqués de presse, petits-déjeuners presse, et des ruses qui s'y rattachent. Et aussi embobiner le personnel, faire passer les messages que la direction ne voulait pas ou ne pouvait pas faire passer par les notes de service. Accessoirement, je suppose que mon profil doit être intéressant dans une… enfin, ici. Mais j'ai été licencié, pour faute grave, je suis toujours chômeur…

― Parce qu'en embobinant tes collègues tu as oublié de t'embobiner toi-même. Mais tu me feras passer ton CV, Manon te le rappellera au besoin. Il y a parmi nous plusieurs chefs d'entreprises et autres personnes bien placées…

Je ne m'y attendais pas. J'objecte encore :

― Heu, Manon, si elle est assez folle pour vouloir de moi, OK. Mais alors un enfant de moi qui ne devrait pas être élevé comme les autres, qui serait prédestiné…

― José, béni sois-tu, tu vois plus loin que le bon coup à tirer et l'aide à la recherche d'emploi. Mais il n'en est pas question. Cet enfant sera élevé comme les autres. Jamais on ne lui dira : « Mon chéri, ou ma chérie car ce peut très bien être une fille, tu es la réincarnation de ce type et on attend de toi ceci et cela… ». Non, on s'en remettra à la Providence d'Aam, comme nous disons.

― Et s'il n'y a pas d'enfant ?

― Ceci est une expérience. Il n'y a pas de réussite ou d'échec, il y a des résultats plus ou moins faciles à prendre en compte. Maintenant, tu as entendu l'histoire de Manon avec Kevin, raconte donc ta rupture à toi.

D'un seul coup, je me rends compte que je ne vais plus résister, Brutus ou pas, disparition de personnes ou pas. J'obtempère et, si je contiens des larmes de rage, cette rage n'est pas contre lui :

― Je… dans les vingt-quatre heures qui ont suivi mon licenciement, d'un seul coup… elle m'a plaqué. Subitement, ces cinq années de vie commune avaient été un enfer pour elle, et moi un taré et un raté… elle me laissait une montagne de dettes que j'ai découvertes à ce moment…

À présent, c'est Manon qui résiste :

― Mais je ne comprends pas, quand a-t-il bien pu exposer sa vie pour quelqu'un de la Lumière d'Aam ?

― Tu en as été témoin… enfin, non, tu es arrivée juste après. Sous la menace des crocs de Brutus, terrifié, avec un résultat que tu as vu de tes yeux et senti de ton nez, il a quand même refusé de dire pourquoi il venait, et expressément pour ne pas attirer d'ennuis à sa cousine !

― Maitre, il n'y a rien entre nos deux prénoms…

― Manon, tu es incroyable. Depuis que tu sais qu'il y a ce signe et qu'il peut te concerner, tu n'as pas approfondi l'origine du tien ?

― Heu, mes parents l'ont choisi à cause de Manon Roland et de « Liberté que de crimes on commet en ton nom ! ». Et puis ça commençait à être à la mode à cause des romans de Pagnol. Enfin, je ne vois pas.

― Tu ne sais donc pas quand tu as ta fête et pourquoi. Je vais te le dire, moi. Parce que je me suis renseigné pour toutes celles et tous ceux qui seraient susceptibles de remplir les conditions. Manon, le prénom que tes parents t'ont choisi avec amour, c'est une variante de Marie !

― Heu, je l'ai peut-être su, et alors ?

― Et José, qu'est-ce sinon la variante ibérique de Joseph ?

Rire nerveux pour moi, Aurore et Sylvain sont médusés, mais elle ne comprend pas. Il explique :

― Bénie sois-tu, tu es une fille très intelligente, très cultivée, très sensible, donc très tout ce qu'il faut pour repérer les signes. Tu en vois couramment que personne n'avait vu et qui ont leur importance. Mais ceux que tout le monde voit, tu ne les vois jamais. Enfin, voyons, Marie et Joseph !

― Heu, Maitre, je… je ne le sens pas…

― Et alors ? Avec Kevin tu le sentais, avec Pierre-Louis tu le sentais. N'y en avait-il pas eu d'autres avant, presque aussi désastreux ? Cette obstination à sentir par toi-même, c'est ton pire ennemi, celui qui peut te faire rater ta vie. La Providence d'Aam t'a pourvue de beaucoup de dons, mais pas de celui-là.

Elle se rend. Tout se bouscule. Me voici qui serre ma désormais compagne contre moi, et qui échange avec elle des « je t'aime ». Je me rends compte tout à la fois que j'ai envie d'elle, qu'elle a envie de moi, et que quand nos deux volontés s'opposeront la sienne sera la plus forte. Elle me fera remettre nu quand elle voudra et pas seulement dans l'intimité. Elle n'admettra pas que je refuse mon CV et donc je vais leur devoir mon emploi, avec ce que cela peut impliquer. J'entends que nous allons résider ici. Mais je l'aime, je me sens déborder d'affection et de tendresse.

Nous sommes une expérience.



22/03/2012
0 Poster un commentaire

A découvrir aussi


Inscrivez-vous au blog

Soyez prévenu par email des prochaines mises à jour

Rejoignez les 67 autres membres