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La pesanteur et la grâce, 2 (Simone Weil) antisémite ?

C'est si je puis dire la première fois que je traite pour la deuxième fois d'un même ouvrage, sous un angle bien différent. Il sera à présent question non plus de la philosophie ou de la mystique mais d'un aspect plus gênant, les accusations d'antisémitisme contre Simone Weil. Ce qui suit est une adaptation de ce que j'en ai écrit dans Antisémitisme et Bible. Voici le passage le plus ennuyeux :

Dieu a fait à Moïse et à Josué des promesses purement temporelles à une époque où l'Égypte était tendue vers le salut éternel de l'âme. Les Hébreux, ayant refusé la révélation égyptienne, ont eu le Dieu qu'ils méritaient : un Dieu charnel et collectif qui n'a parlé jusqu'à l'exil à l'âme de personne (à moins que dans les psaumes ?)... (...) Il n'est pas étonnant qu'un peuple d'esclaves fugitifs, conquérants d'une terre paradisiaque aménagée par des civilisations au labeur desquelles ils n'avaient eu aucune part et qu'ils détruisirent par des massacres, - qu'un tel peuple n'ait pu donner grand-chose de bon. Parler de "Dieu éducateur" au sujet de ce peuple est une atroce plaisanterie. (p166)

Ailleurs, on trouve sous sa plume des choses comme :

Yahvé a fait à Israël les mêmes promesses que le Diable au Christ (La connaissance surnaturelle, Gallimard 1950, p46).

Il faut admettre qu'on a convaincu des gens d'antisémitisme pour bien moins que ça. Et pourtant, première remarque, il y a quelque chose d'atypique : en tant qu'antisémite elle se réfère trop explicitement et trop lourdement à la Bible ! Je persiste à soutenir que la Bible est la racine la plus profonde et la plus vigoureuse de l'antisémitisme, mais pas de façon aussi ostensible (sinon on ne m'aurait pas attendu pour le signaler...), ni aussi consciente.

Une deuxième remarque, qui ne sera pas décisive mais n'en est pas moins nécessaire : Simone Weil n'a rien publié de son vivant. Les livres parus sous son nom après sa mort ont été construits à partir de notes personnelles qui pouvaient ne marquer qu'une étape, ou d'extraits de correspondance dont on ne sait pas toujours à quoi ils répondaient. Aurait-elle osé les mêmes propos si elle avait su s'adresser à tous les publics ? Une troisième remarque qui devrait, elle, être décisive. Elle était d'origine juive, ce qui n'empêche pas d'être antisémite, considérée comme juive par la loi promulguée en 1940 et discriminant les Juifs de diverses façons. Comment y a-t-elle réagi ? Elle a écrit au Ministère de l'Éducation Nationale, dont elle dépendait comme professeur, une lettre de protestation comportant entre autres ces lignes :

Si néanmoins la loi exige que je regarde le terme de "juif", dont j'ignore le sens, comme une épithète applicable à ma personne, je suis disposée à m'y soumettre, comme à toute loi. (...) Mais je désire alors en être informée, étant donné que je ne possède, moi, aucun critérium susceptible de résoudre ce point.

Alors, solidarité avec les Juifs, excluant toute hostilité ? Pas si simple, on y trouve aussi :

Je n'ai alors aucune raison de supposer que j'ai un lien quelconque, soit par mon père, soit par ma mère, avec le peuple qui habitait la Palestine il y a deux mille ans. D'ailleurs, quand on voit dans Josèphe comment Titus a exterminé ce peuple, on a peine à croire qu'il a laissé beaucoup de descendants...

Et puis encore, et là bien des dents ont grincé plus tard :

Ayant à peu près appris à lire dans les écrivains français du XVIIème siècle, dans Racine, dans Pascal, en ayant eu l'esprit imprégné à un âge où je n'avais jamais entendu parler de juifs, s'il y a une tradition religieuse que je regarde comme mon patrimoine, c'est la tradition catholique. La tradition chrétienne, française, hellénique est la mienne ; la tradition hébraïque m'est étrangère ; aucun texte de loi ne peut faire qu'il en soit autrement.

Mais son but n'était pas de défendre ou attaquer les Juifs, mais de défendre sa carrière commençante et prometteuse, compromise de la plus abominablement arbitraire des façons. Elle avait le droit, y compris moralement et même si on peut rêver mieux, de plaider sa non-judéité personnelle. Reproche-t-on à tant d'autres Juifs de cette époque d'avoir accepté des certificats de baptême de complaisance délivrés par des prêtres ou pasteurs de bonne volonté ? Enfin, elle n'a jamais caché son dégoût du nazisme, et jamais non plus préconisé quelque discrimination que ce fût à l'encontre des Juifs.

Voici le plaidoyer d'une de ses biographes, Huguette Bouchardeau :

Lorsqu'elle écrit sa lettre au ministre de l'Instruction publique, en tout cas, Simone Weil prononce peut-être sur l'histoire (en évoquant Flavius Josèphe) un jugement erroné. Mais on voit mal en quoi le fait de se réclamer d'un autre patrimoine culturel que celui d'ancêtres avérés pourrait être taxé d'antisémitisme. Une lecture attentive de cette missive laisse surtout apparaître la remise en cause, sans concession, des fondements irrationnels de l'antisémitisme (Simone Weil, Julliard, 1995, p263.).

Bref, cette première pièce à conviction ne permet pas de conclure. D'un autre côté, Paul Giniewski dresse un réquisitoire sans appel :

En 1934 elle confiait à un ami : "Personnellement je suis antisémite" et, bien entendu, elle avait critiqué le sionisme de son temps. (...) En 1938 (...) dans la revue La Flèche, elle se disait indifférente aux mesures d'exception qui pourraient être prises à l'encontre des communistes et des juifs, aussi bien en France qu'en Tchécoslovaquie. Pendant la guerre elle écrivit une oeuvre d'un antijudaïsme délirant. Elle comparait l'Israël biblique aux nazis (La croix des juifs, MJR, 1974, p144).

Mais, exactement comme Poliakov pour Voltaire, il mêle les assertions véritablement antijuives de Simone, pas forcément très claires (se déclarer "indifférente" à des mesures discriminatoires n'est quand même pas les approuver), et ses imprécations contre la Bible, on ne peut plus claires et vigoureuses mais qui ne visent pas les Juifs de son temps. Si c'est être antisémite que de trouver certains passages de la Bible abominables, je le suis aussi. Il faudrait connaître le contexte de la confidence de 1934, et pourquoi elle a si peu revendiqué le titre pas encore "déshonoré" d'"antisémite" (s'il avait pu trouver plus consistant, Paul Giniewski ne l'aurait pas épargné). Il serait malheureux que Simone eût succombé (ou, si on y tient, il est malheureux que...) aux illusions de l'antisémitisme dans la mesure même où elle s'attaquait, précisément et avant tout, aux illusions (voir le premier article sur La pesanteur et la grâce).

Une dernière remarque, la plus importante. Ses parents étant agnostiques, elle avait découvert la Bible à l'âge adulte, dans le cadre d'une démarche personnelle et non dirigée. Elle l'avait donc découverte à l'état brut, si l'on peut dire, sans le conditionnement classique suivi par les croyants, suivi par presque tous ceux qui ont lu la Bible jusqu'à une date récente, y compris par exemple Voltaire.

On note au passage que son comportement, après cette découverte atroce de la Bible, a été nettement suicidaire, cherchant ouvertement la mort dans les Brigades Internationales pour finir par se laisser mourir à Londres. Pour mémoire, le plus célèbre "juif antisémite", Otto Weininger, s'était suicidé (peut-être pas seulement par honte d'être juif mais cela en a quand même fait le seul juif à trouver grâce aux yeux d'Hitler).

Par contraste, elle a découvert les auteurs grecs antiques en suivant le conditionnement non moins classique des programmes de l'Éducation Nationale, qu'elle transmettait à son tour. Si elle avait vécu quelques années de plus, et découvert la thèse de Karl Popper accusant son cher Platon de totalitarisme, d'être la source essentielle du totalitarisme moderne, on peut penser qu'elle aurait été aussi choquée que les juifs et chrétiens pieux découvrant sa façon d'aborder et considérer la Bible. Ou d'ailleurs que les musulmans pieux à qui on fait remarquer que certaines actions de leur Prophète, transmises par les hadiths et chroniques islamiques, peuvent susciter la réprobation.

Alors antisémite ou pas ? Après tout c'est aux Juifs d'en juger, et leurs avis sont partagés. En tout cas, d'une certaine façon, victime de la Bible. Elle semble être passée très près de ce que je prétends faire passer : s'il y a l'antisémitisme, c'est essentiellement parce que la Bible est en partie abominable. Pas seulement abominable, et pas plus que d'autres textes de la même époque, mais elle a été sacralisée par d'autres que les juifs, pour leur malheur.

 

D'après l'édition de poche 10/18.



27/08/2015
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