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Essai sur la régénération (...) des juifs (Abbé Grégoire)

Il s'agit d'un extrait de l'essai La Bible cause première de l'antisémitisme, que je ne désespère pas de faire éditer...

Le cas de l'Abbé Henri Grégoire (1750-1831).

Comment, dira-t-on peut-être, le défenseur des Juifs, qui a plus fortement que quiconque contribué à leur émancipation en France, comme à l'abolition de l'esclavage et à la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen ! Il n'est pas question ici de contester ses mérites ou d'attaquer sa mémoire, mais enfin s'il a émancipé les Juifs il ne s'est pas totalement émancipé lui-même des préjugés que sa propre religion entretenait à leur sujet. Son ouvrage sur la question s'intitule Essai sur la régénération physique, morale et politique des juifs. S'il faut les régénérer, c'est en toute logique qu'ils étaient dégénérés. C'est aussi, il est vrai, que ce n'est pas intrinsèque…

En tant que prêtre catholique il ne pouvait, à cette époque, que souhaiter la conversion des juifs, et il la souhaitait, passionnément. Il considérait que la bienveillance et l'équité à leur égard pouvaient y contribuer. Comme en son temps Luther, lequel en était arrivé quelques années plus tard à une haine débridée, ponctuée de scatologie et d'appels au meurtre à peine voilés. Grégoire, lui, n'a jamais dévié ; il acceptait que les Juifs restassent juifs. Au passage, il défend son Église et insiste lourdement sur l'exemple des papes, évêques, et saints (Bernard, Hilaire d'Arles) qui se sont efforcés de les protéger. Mais puisqu'il est question ici d'antijudaïsme et d'antisémitisme, voyons de plus près :

Quelles réflexions présente donc le spectacle d'une nation répandue en tous lieux et fixée nulle part ? Humaine envers ses enfants, cruelle envers les autres hommes, souvent persécutée pour des crimes qu'elle n'avait pas commis, et paraissant digne de l'être pour ceux dont elle était coupable ; tour à tour massacrée et massacrant par représailles, quand elle l'a pu ; payant partout le droit d'exister, et obtenant à peine celui de respirer un air impur ; abjurant son libérateur, et toujours dupée par des brigands qui usurpaient le titre de Messie ; devenue méprisable par son insensibilité au mépris ; (…) n'offrant plus guère que des âmes sans énergie, et sur qui les ressorts de l'honneur (p14)…

Et donc une fois de plus un passé lointain sert d'élément à charge contre les Juifs qui n'en peuvent mais. Et la Bible n'est pas loin, et on n'est pas loin non plus de certaines vitupérations de Luther, sous une forme moins agressive :

À l'étude de l'écriture sainte mêlant des rêveries pires que l'ignorance (p14).

Pour tout compliquer, le voici qui aussitôt après s'excuse pour s'être laissé aller à l'émotion :

Pardon, enfants d'Israël, mes pleurs ont presque effacé ce tableau ! Mais pouvais-je démentir tous les monuments de l'histoire ? Quand j'ai tracé ces affreuses antithèses, la douleur et la vérité conduisaient le crayon ; je m'empresse cependant de répéter que souvent la calomnie vous a supposé des crimes ; et, si l'on ne peut vous disculper sur tous, on verra qu'ils furent en grande partie notre ouvrage (p14).

Plus gênant, mais malgré tout dans l'air du temps :

Le philosophe Lavater, qu'on peut considérer comme législateur quand il sera question de prononcer sur les physionomies, m'a dit avoir observé qu'en général, ils ont le visage blafard, le nez crochu, les yeux enfoncés, le menton proéminent, et les muscles constricteurs de la bouche fortement prononcés. Je me félicite de voir les conséquences morales qu'il en déduit coïncider avec ce que j'ai développé dans le chapitre précédent (p40).

Signalons aussi cette incongruité : Grégoire reproche aux Juifs de ne pas respecter les prescriptions de la Bible (mais qui donc les respecte toutes, parmi ceux qui la tiennent pour sacrée ?) :

Sa conscience [du juif] est-elle inquiétée parce qu'il ne peut plus infliger les supplices ordonnés dans le Pentateuque, et qu'on ne lui permet pas de lapider les enfants rebelles, les adultères et les blasphémateurs ? On a même vu les Hébreux s'écarter de la loi dans des points importants sans y être contraints : telle est la défense d'avoir chez eux des peintures, malgré laquelle beaucoup de Juifs, en Italie surtout, sont en possession, d'aimer et de conserver des chefs-d'œuvre des grands maîtres (p87).

Oui, mais juste après il relativise, comme s'il élaborait sa position au fur et à mesure qu'il l'explique (ce qui en fait soit dit en passant une proie facile pour les raccourcisseurs de citations) :

Empêchèrent-elles [les lois bibliques] Esther d'épouser légitimement Assuérus, et Salomon de s'allier avec Hiram ? Condamnaient-elles l'hébreu lorsqu'il allait aiguiser son soc chez les Philistins, qu'il accueillait les officiers de la reine de Saba, et qu'il était ministre, ou courtisan dans le palais de Babylone ? La disparité du culte ne rapproche pas les humains, mais cet inconvénient commun à toutes les religions affaiblit seulement les liaisons civiles; il ne les détruira jamais que chez des hommes dont la croyance ordonnerait de haïr ceux qui en ont une différente de la leur (p88).

Enfin, il arrive à reconnaître la diversité des positions juives, y compris par rapport à la Torah, sans toutefois pouvoir s'empêcher de juger :

Déjà nombre de Juifs dégoûtés de tout fatras rabbinique élaguent les additions humaines faites à la loi, sans toucher à la vérité des principes. On se plaint même que d'autres poussent jusqu'à la licence la liberté de penser ; car trop souvent l'homme parcourt les extrêmes, et va de la crédulité grossière à un scepticisme décidé (p90).

Tout en dénonçant les calomnies caractérisées (épidémies, sacrifices d'enfants), il est ambigu (mais c'était sans doute pour lui de la prudence) :

Les bornes de cet ouvrage nous interdisent la discussion approfondie de beaucoup de témoignages historiques qui inculpent les Juifs. Nous sommes forcés de réserver cette tâche pour un autre écrit. Nous remarquerons seulement que, dans ce genre, assurer tout ou nier tout, sont deux extrémités également vicieuses (p17)…

Cet autre écrit n'a pas vu le jour. Quant aux méthodes préconisées :

Sans qu'ils crient à l'intolérance, on peut forcer leurs enfants à la fréquentation de nos écoles, et les soumettre annuellement à des exercices, des examens publics. Le gouvernement ne s'ingérera pas de faire dans leurs synagogues des dissertations polémiques, mais il peut et doit éclairer l'enseignement public religieux des Juifs, et s'opposer à ce qu'on berce l'enfance de tant de rêveries talmudiques qui révoltent le bon sens le plus obtus. N'allons pas toutefois heurter de front leurs préjugés, ils se cabreraient (p162).

Il resterait à savoir dans quelle mesure c'était là conviction sincère ou façon de ne pas trop heurter le sentiment dominant, surtout dans son Église, par rapport aux Juifs. Si Napoléon a laissé, dans la législation concernant les Juifs, quelques discriminations mesquines (par exemple, un Juif appelé aux armées ne pouvait, comme les autres Français, acheter un remplaçant), Louis XVIII, philosémite, les a abrogées sans problème.

Il reste aussi un dénonciateur des persécutions anti-juives, de préférence il est vrai en dehors de son Église :

Passons en Orient pour sangloter à l'aspect de pareilles horreurs. Que pouvaient-ils se promettre des Musulmans, qui les ont en exécration ? Par un accord fait entre les Juifs et le Sophi, si le Messie paraissait dans soixante-dix ans, toute la Perse devait professer le judaïsme, sinon les Juifs devaient embrasser le mahométisme. Abbas II retrouve ce traité en feuilletant des registres, et, pendant trois ans [1663-1666], les Juifs sont poursuivis avec fureur et massacrés sans pitié (p9).

Bref, pas simple du tout. Il y avait clairement conflit, sans doute douloureux, entre ce qu'on lui avait inculqué et les exigences de l'humanité et du bon sens. Ces derniers l'ont finalement emporté chez lui.

Essai sur la régénération physique morale et politique des juifs, Editions du Boucher, 2002.



30/10/2010
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