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Contes cruels (Auguste de Villiers de l'Isle-Adam)

Auguste de Villiers de l'Isle-Adam (1838-1889) est mort d'un cancer. Et donc je me suis demandé si on ne pourrait pas trouver dans son oeuvre comme une façon décalée de parler de la mort (voir aussi Malaparte, Fallaci, Ginsberg, Desproges sur ce même blog), trahissant un malaise par rapport au sens de la vie (voir les autres auteurs traités dans cette rubrique). Il n'y a que l'embarras du choix dans ses Contes cruels et Nouveaux Contes cruels.

Dans A s'y méprendre, on trouve une personnification impromptue de la mort. Le narrateur erre dans Paris, en proie à divers soucis, trouve une porte grande ouverte et :

A coup sûr, me dis-je, les hôtes de cette demeure sont des gens sédentaires ! – Ce seuil invite à s'y arrêter : la porte n'est-elle pas ouverte ?
Donc, le plus poliment du monde, l'air satisfait, le chapeau à la main, – méditant même un madrigal pour la maîtresse de maison, – j'entrai, souriant, et me trouvai, de plain-pied, devant une espèce de salle à toiture vitrée, d'où le jour tombait, livide.
A des colonnes étaient appendus des vêtements, des cache-nez, chapeaux.
Des tables de marbre étaient disposées de toutes parts.
Plusieurs individus, les jambes allongées, la tête élevée, les yeux fixes, l'air positif, paraissaient méditer.
Et les regards étaient sans pensée, les visages couleur du temps (...).
Et je reconnus, alors, que la maîtresse de logis, sur l'accueillante courtoisie de laquelle j'avais compté, n'était autre que la mort.

Il s'agissait de la morgue.

Un autre des Contes cruel, Analyse chimique du dernier soupir. Une bizarre invention est supposée, par un raisonnement encore plus bizarre, rendre supportable la mort d'un proche.

L'ingénieux du procédé consiste à recueillir, dans cet alambic de luxe, bon nombre d'avant-derniers souffles, pendant le sommeil de la Vie, pour pouvoir, un jour, en comparant les précipités, reconnaître en quoi s'en différencie le premier du sommeil de la Mort. Cet amusement n'est donc, au fond, qu'un fortifiant préventif, qui dépure, d'ores et déjà, de toutes prédispositions aux émotions trop douloureuses, les tempéraments si tendres de nos benjamins ! Elle les familiarise artificiellement avec les angoisses du jour de deuil, qui, ALORS, ne seront plus que connues, ressassées et insignifiantes.

Le convive des dernières fête nous montre pour l'essentiel un personnage, le baron de H***, atteint d'une curieuse manie. Il entend jouer le rôle de bourreau, et souvent de tortionnaire, légalement, en Orient comme en Occident.

Une fois de retour en Europe (...) le baron de H***, blasé jusqu'à faire espérer sa guérison, fut bientôt ressaisi par sa fièvre chaude. Il n'avait qu'un rêve, un seul, – plus morbide, plus glacé que toutes les abjectes imaginations du marquis de Sade : – c'était, tout bonnement, de se faire délivrer le brevet d'Exécuteur des hautes-œuvres de toutes les capitales de l'Europe. Il prétendait que les bonnes traditions et l'habileté périclitaient dans cette branche artistique de la civilisation ; qu'il y avait, comme on dit, péril en la demeure, et, fort des services qu'il avait rendu en Orient (écrivait-il dans les placets qu'il a souvent envoyés), il espérait (si les souverains daignaient l'honorer de leur confiance) arracher aux prévaricateurs les hurlements les plus modulés que jamais oreilles de magistrat aient entendus sous la voûte d'un cachot.

Dans La torture par l'espérance, un des Nouveaux Contes cruels, un inquisiteur s'exprime ainsi face à un prisonnier juif condamné :

(...) Reposez donc, ce soir, en paix. Vous ferez partie, demain, de l'auto da fé : c'est-à-dire que vous serez exposé au quemadero, brasier prémonitoire de l'éternelle flamme ; il ne brûle, vous le savez, qu'à distance, mon fils : et la Mort met, au moins, deux heures (souvent trois) à venir, à cause des langes mouillés et glacés dont nous avons soin de préserver le front et le cœur des holocaustes. Vous serez quarante-trois seulement. Considérez que, placé au dernier rang, vous aurez le temps nécessaire pour invoquer Dieu, pour lui offrir ce baptême du feu qui est de l'Esprit-Saint. Espérez donc en la Lumière et dormez.

Autre conte du recueil, Impatience de la foule brode sur un épisode de la deuxième guerre médique raconté par Hérodote. A Sparte, Léonidas est parti à la rencontre des Perses qui arrivent de Thessalie. On croit d'abord à une victoire définitive. « Le matin, des chocs d'armes, apportés par le vent, et des vociférations triomphales, avaient confirmé les rapports des bergers éperdus. Les Perses avaient reculé deux fois, dans une immense défaite, laissant les dix mille Immortels sans sépulcre. »

Mais aussitôt, et conformément à l'histoire, on apprend qu'un traître a permis à l'ennemi de contourner la position de Léonidas, et de l'anéantir.
Alors on s'attend à une attaque directe de la ville.
Les balistes roulaient, prenaient position ; on bandait les scorpions et les monceaux de dards tombaient auprès des roues. Les jeunes filles disposaient des brasiers pour faire bouillir la poix ; les vétérans, revêtus de leurs armures, supputaient, les bras croisés, le nombre d'ennemis qu'ils abattraient avant de tomber ; on allait murer les portes, car Sparte ne se rendrait pas, même emportée d'assaut ; on calculait les vivres, on prescrivait aux femmes le suicide, on consultait des entrailles abandonnées qui fumaient çà et là.
C'est alors que survient un homme, hébété, éperdu, incapable de parler. « Un nom, vomi par l'épouvante et la stupeur générale, retentit. C'était un Spartiate ! un des Trois Cents ! On le reconnaissait. – Lui ! c'était lui ! Un soldat de la ville avait jeté son bouclier ! On fuyait ! Et les autres ? Avaient-ils lâché pied, eux aussi, les intrépides ? (...) Un cri domina toutes les rumeurs. Il venait d'être poussé par un vieillard et une grande femme. Tous deux, cachant  leurs visages interdits, avaient prononcé ces paroles horribles : Mon fils! »
On couvre le malheureux de sarcasmes :
« Tu te trompes, ce n'est pas ici le champ de bataille. – Ne cours pas si vite. Ménage-toi. – Les Perses achètent-ils bien le s boucliers et les épées ? (...) Au combat ! Retourne ! – Crains les ombres des héros autour de toi ! – Les Perses te donneront des couronnes ! Et des lyres ! Va distraire leurs festins, esclave ! »
Sa fiancée lui jette une pierre, on lui ferme les portes de la ville... et il meurt.
A l'instant même, avec le crépuscule et le palissement du soleil, les corbeaux, eux, se précipitèrent sur cet homme ; ils furent applaudis, cette fois, et leur voile meurtrier le déroba subitement aux outrages de la foule humaine.

Il avait été blessé, mortellement, dans les premiers combats aux Thermopyles, et Léonidas lui avait donné l'ordre exprès d'informer Sparte de la situation. Seulement sa blessure ne lui avait pas permis d'arriver à temps.



30/12/2011
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