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La Bastille et ses secrets (Frantz Funck-Brentano)

L'auteur entend d'abord démolir un certain nombre de légendes sympathiques. Il s'agit, autant que je puisse en juger, de rechercher la pure et simple vérité, pas de soutenir une "vérité officielle", ce qui me rendrait aussitôt soupçonneux (sans tomber dans le délire complotiste, hein ! la nature humaine et les habitudes françaises font que quand on a imposé un point de vue officiel au petit bonheur, parce qu'il en fallait un et qu'on ne savait pas, on ne peut plus se dédire et se déjuger quels que soient les éléments qui surgissent et le contredisent).

L'auteur fait tomber le "masque de fer". Tant pis pour les tenants d'un frère jumeau de Louis XIV, de Fouquet, Lauzun ou Molière, pour lui on sait à peu près depuis le début qu'il s'agissait d'un Italien, sujet du duc de Mantoue, arrêté irrégulièrement parce qu'il contrariait le Roi-Soleil, et de ce fait maintenu au secret.

Le jugement global est mesuré. D'abord, cette forteresse moyenâgeuse, depuis longtemps obsolète d'un point de vue militaire, devenue prison, était bien au dix-huitième siècle un lieu de détention arbitraire, sur des demandes privées dites lettres de cachet, plus ou moins contrôlées.

Le chevalier de Baillivy, qui a étudié, avec beaucoup de soin, le fonctionnement des lettres de cachet en Lorraine, écrit à la date de 1773 : "Dans notre province, il semble que les familles, en obtenant une lettre de cachet, croyent acquérir un degré d'illustration". (p24)

Parlant des lettres de cachet sollicitées par les dames contre leurs époux, Malesherbes observe : "J'en ai vu qui m'ont assuré qu'on ne s'étoit pas donné la peine de leur dire la raison, bonne ou mauvaise, pour laquelle ils avoient été arrêtés, et il n'en restoit aucune trace dans les bureaux. Le mari savoit seulement qu'il étoit mal avec sa femme et qu'elle avoit des amis. Il n'y a pas de lettres de cachet plus abusives que celles-là parce qu'il n'y en a pas qui soient sollicitées avec plus d'ardeur". (p43)

Aux motifs classiques (fondés ou non, vérifiés ou non), fantaisies extra-conjugales, dissipation des biens de la communauté, etc. il s'ajoute :

(...) souvent délits de droit commun passibles des tribunaux auxquels on veut soustraire les coupables. (p43)

Car cet arbitraire pouvait être bien plus favorable à la personne embastillée que la justice régulière. Cas emblématique, Latude. Ce fieffé manipulateur avait tenté de gagner la protection de la Pompadour, alors en conflit sévère avec le ministre Maurepas, en dénonçant fallacieusement une tentative d'assassinat. J'ai sous la main une réédition, où l'auteur réplique à des critiques lui reprochant de n'avoir pas souligné la durée disproportionnée de l'emprisonnement. Il relativise donc beaucoup la "vindicte" de la Marquise.

En réalité la boite était inoffensive, le complot n'en fut pas moins pris au sérieux, et Latude lui-même, dans les débuts, fit tous ses efforts pour qu'il en fût ainsi. Il faut songer à l'organisation judiciaire de l'époque. Notre héros ne risquait rien moins que de faire tomber la tête de Maurepas. La justice régulière - non celle des lettres de cachet - (...) ne plaisantait pas sur le chapitre des "fausses dénonciations de complot". En 1762, un certain Du Truch de la Chaux, après s'être fait quelques blessures avec un couteau, déclara qu'il avait été mis dans cet état par deux hommes qui en voulaient à la vie du roi. Il fut traduit devant le Parlement et régulièrement condamné à être pendu (arrêt du 1er février 1762) et régulièrement exécuté... (p230)

Renseignement pris ailleurs, Du Truch de la Chaux faisait partie de la garde royale. Cela n'arrangeait pas son cas et relativise l'argument, mais quand même...

Sur les fameuses évasions du même Latude, qui lui ont valu des séjours au cachot jugés aussi disproportionnés :

Latude s'évada trois fois. Il faut encore tenir compte des idées du temps. En Angleterre, à cette même époque, l'évasion des prisons du roi était punie de mort... (p230)

Et pour finir d'arranger le personnage :

Latude refusa la liberté qui lui fut offerte à la mort de la marquise de Pompadour, et quand on le mit dehors, le 7 juin 1777, la première chose qu'il fit fut de s'introduire chez une dame de qualité et de lui extorquer de l'argent, le pistolet sous la gorge. C'est un délit qui, aujourd'hui encore, serait puni non sans quelque rigueur. (p230)

Et figurez-vous que la Bastille était véritablement une prison "trois étoiles", comme on dit parfois par ignorance ou démagogie à propos des prisons d'aujourd'hui. L'écrivain Marmontel, détenu pendant quelques jours (arbitrairement, pour une simple moquerie dont il n'était même pas l'auteur), voit arriver pour son premier repas un festin qu'il détaille.

C'était un vendredi. Cette soupe, en maigre, était une purée de fèves blanches, au beurre le plus frais, et un plat de ces mêmes fèves fut le premier que Bury [son domestique, qui l'accompagnait et continuait à le servir en prison...] me servit. Je trouvai tout cela très bon. Le plat de morue qu'il m'apporta pour le second service était meilleur encore. La petite pointe d'ail l'assaisonnait, avec une finesse de saveur et d'odeur qui aurait flatté le gout du plus friand Gascon... (p167)

Sauf que... c'était le repas de Bury, on ne mangeait quand même pas (on ne mange toujours pas) avec son valet ! Celui du maitre, venu ensuite, était incomparablement plus raffiné.

"Monsieur, me dit Bury, vous venez de manger mon dîner, vous trouverez bon qu'à mon tour je mange le vôtre. - Cela est juste", lui répondis-je, et les murs de ma chambre furent, je crois, bien étonnés d'entendre rire. (p167)

En 1789 le système était largement discrédité et son abandon définitif à l'ordre du jour. On sait qu'il ne restait plus à la fin que sept captifs, quatre faussaires régulièrement jugés par ailleurs, un aristocrate mis à l'abri par sa famille alors qu'il était passible de la peine de mort pour crimes, deux malades mentaux qu'on recasa à Charenton (ils perdaient beaucoup au change).

On sait aussi que la motivation essentielle de l'attaque était la recherche d'armes. Sur fond de crise économique et politique, d'émeutes, les forces royales avaient évacué la capitale. Mais les tergiversations du Roi faisaient craindre une "Saint-Barthélémy des patriotes". On voulait des armes. On avait déjà, le matin du 14, pillé les arsenaux des Invalides. Et donc on prit la Bastille. Pas un assaut héroïque. Après quelques échanges de tirs et quelques morts, le gouverneur de Launey décida la reddition contre la promesse de la vie sauve pour lui-même et ses hommes. Il n'en fut pas moins massacré ainsi qu'une grande partie de la garnison.

Autre épisode navrant, surtout pour un événement à ce point chargé de symboles :

Une jeune fille, Mlle de Monsigny, file du capitaine de la compagnie d'invalides de la Bastille, avait été rencontrée dans la cour des casernes. Quelques forcenés s'imaginèrent que c'était Mlle de Launey. Ils la traînèrent sur le bord des fossés, et, par gestes, firent comprendre à la garnison qu'ils allaient la brûler vive si la place ne se rendait. M. de Monsigny voit le spectacle du haut des tours, il veut se précipiter vers son enfant et est tué de deux coups de feu. (...) Un soldat, Aubin Bonnemère, s'interposa avec courage et parvint à sauver la jeune fille. (p248)

Les fameuses Gardes françaises, qui ont apporté un peu de compétence militaire aux assaillants, en prennent aussi pour leur grade :

Il ne faudrait pas que le nom de gardes françaises fît illusion et que l'on comparât les soldats des armées permanentes sous l'Ancien Régime à ce qu'ils sont aujourd'hui. Le régiment des gardes françaises, en particulier, était tombé dans un état de désorganisation et de dégradation profond. Les simples soldats avaient l'autorisation d'exercer en ville un métier dont le produit s'ajoutait à leur solde. Il est certain que, pour la plupart, ce métier était celui de souteneur. (p248)

Les diverses atrocités sont détaillées sur plusieurs pages. La fameuse prise était aussi un spectacle. Témoignage d'un certain Jean-Paul Marat :

J'étais appuyé sur l'extrémité de la barrière qui fermait, du côté de la place de la Bastille, le jardin longeant le jardin de Beaumarchais. A côté de moi était Mlle Contat, de la Comédie-Française ; nous restâmes jusqu'au dénouement, et je lui donnai le bras jusqu'à sa voiture. Jolie autant qu'on peut l'être, Mlle Contat joignait aux grâces de sa personne un esprit des plus brillants. (p254)

Et si de futurs révolutionnaires extrémistes n'étaient que spectateurs, les vrais vainqueurs de la Bastille (la liste officielle fut laborieuse à établir) ne devinrent pas généralement révolutionnaires. L'auteur les exécute en passant :

Ces fondateurs de la liberté ne brillèrent guère, dans la suite, ni par les services qu'ils rendirent à la République, ni par leur fidélité aux principes immortels. Les Hulin - celui-ci s'était cependant noblement conduit en essayant de sauver de Launey -, les Palloy, les Fournier, l'Américain, les Latude, combien d'autres ! furent les plus serviles valets de l'Empire, et ceux d'entre eux qui survécurent, les serviteurs les plus empressés de la Restauration (...). On les voit quémander des pensions jusqu'en 1830. (p256)

Mais que voulez-vous, c'est un symbole.

Tallandier, 1979




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