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Oeuvres (Arthur Rimbaud)

Arthur Rimbaud est mort du cancer, et comme beaucoup de futures victimes du cancer il avait une manière très décalée de parler de la mort dans son oeuvre (autres exemples ici). Bien entendu, cela n'implique pas que cette manière d'en parler ait été la cause du cancer. L'idée que j'explore en amateur est que le cancer, ou la psychose mais pas les deux en même temps (car il a été constaté qu'on a rarement les deux en même temps, voir ici), pourraient être (entre autres, il y a aussi un déterminisme physique) des conséquences d'un malaise chronique par rapport au sens de la vie. Or, un psychanalyste lacanien a déjà relié les deux dans le cas de notre poète. Je le donne pour ce que ça vaut :

Ce qui m'a amené plus particulièrement à étudier Rimbaud, c'est cette double énigme d'un poème de jeunesse Voyelles  dont on peut dire qu'il est délirant, et, vingt ans plus tard, du déclenchement subit d'un cancer osseux qui foudroiera le poète. Or il est fréquent que très longtemps avant l'apparition d'un phénomène psychosomatique, il se soit produit dans le Réel une sorte de rupture, de mise en acte dont après coup on peut déceler la trace, et qui, chez Rimbaud m'a paru s'exprimer sous la forme d'une écriture très particulière (Jean Guir, Psychosomatique et cancer, Point Hors Ligne, 1983).

Parmi ses poèmes en vers, il suffit de citer le Bal des pendus (mais il y en a bien d'autres) :

Au gibet noir, manchot aimable,
Dansent, dansent les paladins,
Les maigres paladins du diable,
Les squelettes de Saladin...

Et cela va crescendo jusqu'à :

Oh ! voilà qu'au milieu de la danse macabre
Bondit dans le ciel rouge un grand squelette fou.
Emporté par l'élan, comme un cheval se cabre :
Et, se sentant encor la corde raide au cou,

Crispe ses petits doigts sur son fémur qui craque
Avec des cris pareils à des ricanements,
Et, comme un baladin rentre dans la baraque,
Rebondit dans le bal au chant des ossements.

De même dans les poèmes en prose. Ce qui suit est une sélection, sans autre commentaire, qu'on pourrait facilement allonger. De Une saison en enfer :

Ce peuple est inspiré par la fièvre et le cancer. Infirmes et vieillards sont tellement respectables qu'ils demandent à être bouillis. - Le plus malin est de quitter ce continent, où la folie rôde pour pourvoir d'otages ces misérables. J'entre au vrai royaume des enfants de Cham.

Connais-je encore la nature ? me connais-je ? - Plus de mots. J'ensevelis les morts dans mon ventre. Cris, tambour, danse danse, danse, danse ! Je ne vois même pas l'heure où, les blancs débarquant, je tomberai au néant. (...)

Comme je deviens vieille fille à manquer du courage d'aimer la mort ! (Mauvais sang)

J'ai avalé une fameuse gorgée de poison. - Trois fois béni soit le conseil qui m'est arrivé ! - Les entrailles me brûlent. La violence du venin tord mes membres, me rend difforme, me terrasse. Je meurs de soif, j'étouffe, je ne puis crier. C'est l'enfer, l'éternelle peine ! Voyez comme le feu se relève ! Je brûle comme il faut. Va, démon ! (Une saison en enfer)

(...) Je meurs de lassitude. C'est le tombeau, je m'en vais aux vers, horreur de l'horreur ! Satan, farceur, tu veux me dissoudre, avec tes charmes. Je réclame. Je réclame ! un coup de fourche, une goutte de feu.

Ah ! remonter à la vie ! Jeter les yeux sur nos difformités. Et ce poison, ce baiser mille fois maudit ! Ma faiblesse, la cruauté du monde ! Mon Dieu, pitié, cachez-moi, je me tiens trop mal ! Je suis caché et je ne le suis pas.

C'est le feu qui se relève avec son damné.

Non ! Non ! à présent je me révolte contre la mort ! Le travail paraît trop léger à mon orgueil : ma trahison au monde serait un supplice trop court. Au dernier moment, j'attaquerai, à droite, à gauche.

Alors, - oh ! - chère pauvre âme, l'éternité serait-elle... (L'éclair)

Ah ! les haillons pourris, le pain trempé de pluie, l'ivresse, les mille amours qui m'ont crucifié ! Elle ne finira donc point cette goule reine de millions d'âmes et de corps morts iiet qui seront jugésii ! Je me revois la peau rongée par la boue et la peste, des vers plein les cheveux et encore de plus gros vers dans le coeur, étendu parmi les inconnus sans âge, sans sentiment... J'aurais pu y mourir... L'affreuse évocation ! J'exècre la misère. (Adieu)

De Illuminations :

La fin de Ville :

(...) Aussi comme, de ma fenêtre, je vois des spectres nouveaux roulant à travers l'épaisse et éternelle fumée de charbon, - notre ombre des bois, notre nuit d'été ! - des Erynnies nouvelles, devant mon cottage qui est ma patrie et tout mon coeur puisque tout ici ressemble à ceci, - la Mort sans pleurs, notre active fille et servante, et un Amour désespéré, et un joli Crime piaulant dans la boue de la rue.




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