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Missionnaires et sorciers

Une fois n'est pas coutume, il s'agit d'une BD (déjà une première ici) que je traite entièrement de mémoire... je ne suis même pas en mesure de donner le ou les auteurs ni le titre exact, merci à qui pourra me renseigner. Elle est donc parue dans Bernadette (publication du groupe Bayard Presse pour les fillettes), autour de 1960 (ce qui suit est adapté d'un passage des Virus de la pensée).

Une remarque préliminaire : l'enfance de millions de Catholiques français actuels, âgés de cinquante ans et plus, a baigné dans ce genre d'histoires. Et très probablement, elles ont modelé leurs esprits dans une large mesure. Ce thème particulièrement récurrent s'étalait donc, au moins jusque dans les années soixante, dans les magazines catholiques pour la jeunesse, dans leurs fictions, romans ou bandes dessinées. Il s'agit de l'impitoyable lutte entre, d'un côté, le missionnaire blanc, admirable d'héroïsme, de dévouement, de générosité, de sagesse, de foi, et de l'autre l'immonde sorcier noir, ou plus rarement peau-rouge, cruel, faux, cupide, haineux. Cela se trouve par exemple dans Tintin au Congo, publié initialement dans un tel magazine. Les variantes ne manquaient pas.

Exemple : à la naissance d'un bébé, le sorcier décrète qu'il a le "mauvais oeil" et que la mère doit, selon la coutume, faire mourir son enfant. Bien sûr elle ne peut s'y résoudre et se réfugie... à la mission, où l'enfant mènera une vie aussi chrétienne qu'épanouie.

Celle que je retiens le plus est l'histoire d'un frère et d'une soeur qui ont, au début, une dizaine d'années, dans une Afrique noire très bien représentée, au dix-neuvième siècle semble-t-il. Le garçon, blessé par un fauve, est soigné par un premier missionnaire, plein de bonté, qui ne fait que passer. On charge les deux enfants d'une commission chez un sorcier. Ils s'en acquittent mais... dérangent le cobra fétiche du sorcier. Le frère sauve la soeur en frappant le reptile, et tous deux s'enfuient. Consternation et terreur dans la famille car "les sorciers se vengent toujours...". Le sorcier se venge en empoisonnant le père des enfants, qui tombe gravement malade. Pour le soigner il faut de l'argent, et pour en trouver le conseil de famille décide... de vendre les deux enfants comme esclaves à un trafiquant arabe.

Le garçon a de la chance, il est acheté par un Arabe chasseur d'éléphants, qui l'apprécie et se montre bon avec lui. Le héros grandit, et sauve un jour la vie de son maitre. Ce dernier se montre reconnaissant... mais pas au point de manifester autre chose que des regrets quand l'esclave tombe gravement malade. Le sauveur est un nouveau missionnaire, aussi admirable que le premier, qui achète le mourant, l'emmène à la mission, le guérit, le baptise. Le héros se marie bientôt et serait pleinement heureux s'il n'y avait le souvenir lancinant de sa soeur.

Cette dernière a eu beaucoup moins de chance. Achetée par une ignoble sorcière, elle se morfond. Une de ses tâches consiste à arracher un chevreau à sa mère malgré le regard suppliant de la pauvre bête pour nourrir un python (encore l'association sorcier-serpent !). Un jour, elle surprend une conversation entre sa maitresse et un de ses collègues sorciers. Tous deux se félicitent de la crédulité des villageois, et échangent des recettes pour faire le mal ("As-tu encore de cette poudre qui fait mourir les poulets ?"). L'esclave prend conscience que "tout ce que disent les sorciers est faux", et décide de s'enfuir. Elle est rattrapée et son histoire s'arrêterait là si elle n'était sauvée par un ami de son frère, qui l'emmène à la mission et que, tant qu'à faire, elle épousera... (cela se trouvait donc dans un magazine pour fillettes, qui présentait couramment la condition féminine comme une longue suite de dures épreuves à supporter avec patience, jusqu'au mariage généralement heureux et sans nuage).

Toujours dans Bernadette, vers la même époque, l'abject sorcier comanche d'une BD western se nomme "Corbeau noir". Les mauvais esprits peuvent y voir l'indice que le sorcier était en fait l'"Ombre", au sens jungien, de l'excellent prêtre.

Là, l'affrontement sorcier-missionnaire n'était pas direct. On trouve aussi des récits où le bon père blanc, atterré de devoir en arriver là, fait le coup de feu contre d'abjects homme-léopards. Ajoutons enfin qu'à côté de ces fictions, dans les mêmes feuilles, on trouvait aussi bien d'authentiques histoires de missionnaires (en tout cas présentées comme telles), non moins édifiantes. Pour les personnes qui penseraient que cela traduit parfaitement et exhaustivement la réalité, je renvoie à l'ouvrage Les yeux de ma chèvre (Plon, 1978), du Père Eric de Rosny, sj. Ce missionnaire-là, bien réel, s'est lié d'amitié avec plusieurs sorciers non moins authentiques (et il n'était pas le premier à le faire) et même, sans renoncer en rien à sa vocation première, il s'est laissé initier par l'un d'entre eux.

Bayard Presse (année ? Titre ? Auteurs ?)



06/03/2013
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