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Le Prince (Nicolas Machiavel)

D'abord, dissiper un malentendu. On a fait de cet auteur un champion de l'immoralisme, il en était loin.

 

Et qui lira la vie de Cyrus [le Jeune] écrite par Xénophon, reconnaîtra, en lisant ensuite celle de Scipion, combien cet exemple lui apporta d'honneur, et combien Scipion, en chasteté, affabilité, humanité, générosité, s'est essayé de ressembler à ce que Xénophon a écrit de Cyrus. Cette même manière, le prince sage la doit observer, et n'être jamais en temps de paix oisif, mais de ce temps mettre son soin à amasser un capital duquel il se puisse aider en l'adversité, afin que quand la fortune tournera le dos, elle le trouve prêt à résister à sa furie. (p107)

 

Il n'est quand même pas contre toute cruauté, mais à condition qu'elle soit justifiée :

 

Je crois que cela [les succès ou insuccès de chefs d'états de l'antiquité] vient de la cruauté bien ou mal employée. On peut appeler bonne cette cruauté (si l'on peut dire y avoir du bien au mal), laquelle s'exerce seulement une fois, par nécessité de sa sûreté, et au profit des sujets le plus qu'on peut. La mauvaise est celle qui du commencement, encore qu'elle soit bien petite, croît avec le temps plutôt qu'elle ne s'abaisse. (...) Car il faut faire tout le mal ensemble afin que moins longtemps le goûtant, il semble moins amer, et le bien petit à petit afin qu'on le savoure mieux. (p66-67)

 

On ne trouve nulle part la maxime "la fin justifie les moyens" qui résumerait l'oeuvre. Simplement :

 

Qu'un prince donc se propose pour son but de vaincre, et de maintenir l'état : les moyens seront toujours estimés honorables et loués de chacun ; car le vulgaire ne juge que de ce qu'il voit et de ce qui advient ; or, en ce monde il n'y a que le vulgaire ; et le petit nombre ne compte point, quand le grand nombre à de quoi s'appuyer. (p127)

 

Illustration :

 

Un prince de notre temps lequel il n'est bon de nommer, ne chante d'autre chose que de paix et de foi [comprendre : respect de la parole donnée] ; et de l'une et de l'autre il est très grand ennemi ; et l'une et l'autre, s'il l'eût bien observée, lui eût souvent ôté ou son prestige ou ses états. (p127)

 

Ce prince qu'il évite prudemment de nommer est Ferdinand le Catholique (précision de l'éditeur).

 

On pourrait croire que Machiavel était un adepte du "diviser pour régner". Il n'ignore pas le principe :

 

Nos ancêtres, ceux qu'on estimait bien sages, disaient coutumièrement qu'il fallait tenir Pistoïe par la lutte des factions, et Pise par forteresse ; ce pourquoi ils nourrissaient, en telle ville à eux sujette, les dissensions, pour la posséder plus aisément. (p147)

 

Mais c'est pour le déconseiller, parce que si cela a son efficacité en temps de paix extérieure on s'expose à la trahison au premier conflit extérieur un peu dur, exemple récent à l'appui. Les Vénitiens avaient monté les unes contre les autres les villes qu'ils avaient soumises.

 

(...) Car aussitôt qu'ils furent défaits à Vaïla, une partie d'entre ces villes s'enhardit et leur ôta tout le pays. Semblables procédés, donc, accusent faiblesse, car une principauté puissante jamais on ne permettra de telles querelles, à raison qu'elles ne sont bonnes qu'en temps de paix, quand on peut par ce moyen plus facilement manier ses sujets ; mais survenant la guerre, on voit bien qu'il n'y gît pas grande sûreté. (p148)

 

Le chapitre 12 plaide pour une armée nationale plutôt qu'une armée de métier.

 

Les capitaines mercenaires sont ou très excellents hommes de guerre, ou non ; s'ils le sont, tu ne t'y dois pas fier ; car ils tâcheront à se faire grands eux-mêmes ou en te ruinant, toi qui es leur maître, ou en détruisant d'autres contre ton intention ; mais si le capitaine est sans talent, il sera par là même cause de ta perte. (p87)

 

Rome et Sparte furent longtemps en armes et en liberté. Les Suisses sont très armés et très libres. Des armes mercenaires du temps passé nous avons in exemplis les Carthaginois, lesquels furent près d'être détruits par leurs soldats mercenaires, après qu'ils eurent  fini la première guerre contre les Romains, bien qu'ils eussent de leurs propres citoyens pour capitaines. Philippe de Macédoine fut fait par les Thébains, après le décès d'Epaminondas, capitaine de leur armée ; et, la victoire gagnée, il leur ravit la liberté... (p88)

 

Le même chapitre explique que les guerres entre états italiens étaient devenues un peu molles :

 

Ils avaient, outre cela, employé toute leur habileté à ôter, à eux et à leurs gens, la peine et la peur, ne se tuant point les uns les autres à la bataille, mais se prenant prisonniers et sans rançon. Ils ne livraient point assaut de nuit, ni ceux du camp contre la ville, ni ceux de la ville contre le camp. Ils ne faisaient à l'entour du camp ni palissade ni fossé. (...) Et toutes ces choses étaient permises dans leurs règles militaires, et inventées par eux... (p93)

 

En conséquence de quoi :

 

La fin de si belles prouesses est que l'Italie a été courue par le roi Charles [VIII de France], pillée par le roi Louis [XII de France], violée par le roi Ferdinand [d'Espagne] et déshonorée par les Suisses. (p92)

 

Car ce que Machiavel cherche avant tout, c'est un prince à même de donner sa souveraineté et son unité à l'Italie. Il misait sur Laurent de Médicis à qui l'ouvrage est destiné. Il y faudra encore quelques siècles.

 

D'après la version du Livre de poche (1962).



28/04/2012
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