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La reine dans la baignoire (Hanoch Levin)

Si je me suis intéressé, à cet auteur, c'est qu'il est mort d'un cancer (comme Desproges, Ginsberg, Lovecraft, Malaparte, Genêt...). J'ai cru observer que les auteurs morts de cette maladie avaient une façon décalée, provocante, ironique, hallucinée, etc. de traiter de la mort. Cela ne signifie évidemment pas que cette façon d'en parler est directement cause d'un cancer, mais peut-être que les deux sont des conséquences indépendantes d'un état de malaise chronique (ou aigu) touchant au sens de la vie. Cela rejoint ce qu'estiment ceux qui étudient un possible déterminisme psychique du cancer, ce que j'ai développé plus avant ici : http://pagesperso-orange.fr/daruc/mort/cancer.htm

Hanokh Levin (1943-1999) était un Israélien plutôt contestataire. Cette pièce a été jouée à Tel Aviv en 1970 avec un certain succès, mais aussi des protestations telles qu'il a fallu tout arrêter après la dix-neuvième représentation. Je n'en traiterai qu'une partie ici (et pour cause, je ne dispose que d'elle, grâce à Abraham Segal, Abraham, enquête sur un patriarche, Plon 1995). Est-elle la cause principale du rejet ? Pas sûr puisque dans une autre scène on voit un reporter interviewer la veuve d'un soldat tué au combat, et finir par coucher avec elle, ce trois ans après la Guerre des Six jours...

Quoi qu'il en soit, on y trouve un long dialogue entre Abraham et son fils Isaac, juste après l'ordre divin donné au premier de sacrifier le second, comme le raconte Genèse 22. La Genèse, précisément, ne dit rigoureusement rien sur les états d'âme d'Isaac, sinon qu'il demande où est l'agneau qui doit être sacrifié et que son père lui répond que "Dieu pourvoira" (22:7-8). On ne sait donc pas s'il accepte ou refuse. De très nombreux auteurs, y compris celui du Coran, ont complété en rivalisant de termes émouvants pour décrire la résignation héroïque de l'enfant (ou adulte pour certains). Levin a donc une longue tradition derrière lui, et pourtant il innove, dans le ton.

Abraham. Dieu me l'a ordonné.
Isaac. Je n'ai pas de grief contre toi, père. Si tu dois immoler, immole.

Car cet accord, pas une nouveauté en soi, ne va pas sans culpabilisation... réciproque.

Abraham. Je le fais uniquement comme émissaire de Dieu.
Isaac. Bien sûr, comme émissaire, père. Lève-toi et porte le couteau en tant qu'émissaire, sur ton fils unique que tu aimes.
Abraham. Très bien, Isaac. Rends la vie difficile à ton pauvre père. Fais qu'il soit de mauvaise humeur, comme s'il n'avait pas assez d'ennuis sans ça.
Isaac. Qui te rend la vie difficile, père ? Lève-toi tranquillement et finis-en, d'un seul geste paternel, avec ton malheureux fils.

Abraham n'en finira pas de se poser en victime... de son fils.

Abraham. (...) Pourquoi ne pas me pousser, affligé, en enfer, quand j'essaie seulement de faire ce qui m'est imposé du ciel ? Pourquoi pas ? Un vieillard épuisé, un pied dans la tombe. Alors, Isaac, mon petit, fils fidèle, peut-être te lèveras-tu soudain et t'enfuiras-tu de l'autel ? Tu m'obligeras peut-être à te courir après, avec mes genoux qui flanchent ? Et pourquoi ne pas m'arracher le couteau ? Pourquoi pas ? Tu pourrais prendre le couteau et m'égorger !? Immole, immole ton pauvre père. C'est tout ce que je mérite.
Isaac. C'est à toi d'égorger, papa miséricordieux. Egorge-moi, mon papa le juste.

Et au moment fatidique :

Isaac. Une voix du ciel !
Abraham. Quelle voix du ciel ? Allonge-toi.
Isaac. Je ne sais pas. Il a dit : "ne porte pas la main sur le garçon".
Abraham. Je n'ai rien entendu.
Isaac. Ca fait déjà un certain temps que tu es presque sourd. Voilà qu'il le redit...

Et quand Abraham a enfin entendu et obtempéré :

Isaac. ... Tout finit bien, père. Pourquoi es-tu triste ?
Abraham. Je pense à ce qui arrivera si d'autres pères doivent immoler leur fils. Qui les sauvera ?
Isaac. Une voix du ciel peut toujours se faire entendre.
Abraham. Ah bon !... Si tu le dis...



23/10/2010
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