Bouquinsblog

La disparition (Georges Perec)

Il n'est déjà pas facile de produire un roman apte à "susciter l'adhésion du lecteur", comme l'écrivait Robert Gallimard dans ses lettres de refus. Alors ajouter encore des difficultés paraît fou. Et quand la difficulté, la contrainte, consiste à se passer radicalement de la lettre la plus usitée de la langue, le E, on est dans la démence.

La plus grande fierté de Perec était paraît-il qu'un critique connu ne s'en était pas rendu compte et avait néanmoins apprécié l'ouvrage. Car il y une intrigue, il y a un suspense, qu'on ne dévoilera pas ici. La disparition y joue un rôle central. Symboliquement, cette disparition, qui hante les personnages, les rapproche et les oppose à la fois, c'était aussi celle de la mère de l'écrivain, à Auschwitz, quand Georges avait à peine sept ans.

Bien sûr, il y a des tournures bizarres ("j'illico compris...") mais qu'on comprend illico. Il y a aussi de l'érudition, parfois un peu biaisée (qui connaît un tant soit peu l'art lyrique sait que le Commandeur et non Commandant de Don Giovanni est basse et non baryton), voire des vers, à qui un puriste ne peut reprocher que l'absence obstinée de toute rime féminine :

Sois soumis, mon chagrin, puis dans ton coin sois sourd
Tu la voulais la nuit, la voilà, la voici
Un air tout obscurci a chu sur nos faubourgs
Ici portant la paix, là-bas donnant souci.

(d'après Baudelaire... pardon "un fils adoptif du commandant Aupick").

Un extrait en prose à présent, je ne sais pas pourquoi il m'attire :

Pour aboutir à un but si lointain, il y avait, grosso modo, trois façons, dont on laissa à chacun la disposition ad libitum :

Soit l'on abattait la maman dans l'instant qui suivait la parturition ;

Soit l'on stoppait, pourvu qu'il y ait auparavant un fils, la continuation du sang par la castration du papa ;

Soit (façon dont la plupart s'accommodait) l'on gardait vivant l'initial fils, puis l'on laissait ou faisait mourir tout suivant, qu'on abandonnait sur du purin, qu'on vidait dans son bain, ou qu'on offrait, suivant la proposition d'un Swift, pour du marcassin ou du babiroussa rôti au lunch d'un lord anglais.



12/06/2009
1 Poster un commentaire

A découvrir aussi


Inscrivez-vous au blog

Soyez prévenu par email des prochaines mises à jour

Rejoignez les 67 autres membres