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Gilles de Rais (Jacques Heers)

Jacques Heers est un spécialiste reconnu, académique à souhaits, de l'histoire du moyen-âge. L'ouvrage en cause (Perrin 1994) est consacré à Gilles de Rais. Je n'ai vraiment scruté que les pages 117 à 122, consacrées aux relations du brave homme avec Jeanne des Armoises, née d'Arc selon d'aucuns mais certainement pas selon Jacques Heers. Où est le problème ? C'est que malgré tout, il accumule comme à plaisir les arguments en sa faveur, en ne se donnant guerre la peine de les réfuter. Ayant été un temps intéressé par la thèse "surviviste", j'ai commis la page suivante, dont on pensera ce qu'on voudra :

http://pagesperso-orange.fr/daruc/divers/jeanne.htm

Et revenons au livre de Heers. Cela commence ainsi (p117) :

L'expédition [lancée par Gilles contre les Anglais] devait être conduite par une femme qui prétendait être Jeanne d'Arc, miraculeusement préservée de la mort sur le bûcher ou ressuscitée ; le but rêvé était de chasser les Anglais de l'une des grandes villes qu'ils tenaient encore en leurs mains, Le Mans sans doute.

Petite entorse à l'honnêteté : les "surviviste" d'aujourd'hui hier et jadis, quoi qu'on en pense, n'ont jamais invoqué de "miracle" mais une machination ou un marchandage aboutissant à faire bruler une inconnue à la place de Jeanne. Qu'on ne soit pas d'accord, très bien, mais alors c'est cela qu'il faut rejeter, pas autre chose. C'est d'autant plus gênant que le sous-titre de l'ouvrage est : Vérités et légendes, ce qui pourrait laisser prévoir à un lecteur candide une réfutation précise et rigoureuse d'une des plus célèbres "légendes" attachées à Jeanne et à Gilles.

L'auteur détaille ensuite, comme allant de soi, les multiples reconnaissances dont la supposée imposteuse a bénéficié, les frères d'Arc d'abord, ses frères donc (au moins de lait si on suit la thèse "bâtardisante"), puis toutes la ville d'Orléans qui l'a reçue plusieurs mois, etc. Et donc Gilles de Rais. Heers ne pense même pas à s'en étonner, tous ces gens étaient tellement férus de miracles...

Il accepte comme allant de soi, et décisif, le fait que par contre le roi (mollement du reste), puis la Sorbonne, aient refusé de la reconnaître. Il n'examine surtout pas les raisons que pouvaient avoir Charles VII, et cette institution qui n'avait pas peu contribué à obtenir la condamnation de Jeanne, à reconnaître une personne qui avait été, précisément, condamnée régulièrement à mort, et par la Justice de l'Eglise. Cette justice, il n'était pas question de s'en moquer, même et surtout si on l'avait manipulée. S'ils l'avaient "reconnue", ils auraient difficilement pu éviter de la bruler pour de bon.

Et Gilles, dans tout cela ?

En 1438 il se fit partisan "soutenant" de cette Jeanne des Armoises. Elle vint résider dans son château, à Machecoul, où il lui confia le commandement d'une petite troupe, sans pourtant que le but des opérations ait été clairement défini.

En fait la "dame des Armoises", cette seconde "Jeanne la Pucelle" ne fit alors, au service de Gilles, que très peu parler d'elle : quelques chevauchées dans le Poitou, sans grand lustre et encore moins de profits, et ce fut tout. (...) Il se lassa vite de la supporter et, averti sans doute de la supercherie, il s'en sépara avant la fin de l'année 1439.

J'ai du mal à comprendre qu'un auteur aussi sérieux ne se rende pas compte de l'invraisemblance : tout le monde, et Heers comme les autres, reconnait que la relation entre Gilles de Rais et Jeanne d'Arc avait été très forte quoique platonique, et avait duré plusieurs mois. Et il lui aurait fallu plus d'un an, et encore  il lui aurait fallu être "averti", pour s'aviser de cette supercherie ? Pour ce qui est des prestations de Jeanne des Armoises sur le plan militaire, il faut peut-être rappeler que, quand elle n'avait plus eu avec elle des Dunois et des Gilles de Rais, Jeanne d'Arc n'avait pas non plus été irrésistible. Et ce n'était déjà pas rien, pour une femme en ce temps, de conduire une "chevauchée".

Dans la suite, Jacques Heers considère naturellement que Gilles était coupable des crimes monstrueux pour lesquels il a été condamné. Le contraire eût été surprenant. A-t-il bien étudié les arguments de ceux qui plaident au contraire son innocence ? Ce sera peut-être pour une prochaine fois.



09/03/2010
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