Bouquinsblog

Dialogues avec l'ange

C'est une histoire présentée comme authentique, dans la Hongrie en guerre aux côtés de l'Allemagne de 1943-44, entre quatre amis, un homme, Joseph, trois femmes, Lili, Gitta, Hanna, qui ont pris l'habitude de se réunir pour parler philosophie, spiritualité, etc. C'est Gitta, seule survivante, qui raconte. Un jour il se passe quelque chose que la quatrième de couverture résume ainsi :

Le jour où ils entreprennent de faire le point par écrit sur leurs problèmes personnels, Gitta se dérobe, se réfugie derrière des banalités. Hanna tout d'abord s'en irrite, puis a juste le temps de prévenir son amie - "Attention, ce n'est plus moi  qui parle !" - avant de prononcer, en toute conscience, des paroles qui manifestement ne peuvent lui appartenir.

Début donc de ces dialogues réguliers, hebdomadaires (sauf à la fin, les conditions précaires ne permettant plus cette régularité), il y en aura 88 étalés sur dix-sept mois. Les anges (ils sont plusieurs) empruntent la bouche d'Hanna pour répondre aux questions de Gitta ou Lili, plus rarement Joseph. Ils personnalisent leur discours. Avec Gitta, dont l'enfance a été choyée, ils sont plutôt sévères, avec Lili, peu aimée dans son enfance à elle, ils sont tendres.

Il n'y a pas vraiment de prescriptions dogmatiques, les anges se réfèrent le plus souvent aux Ecritures et traditions chrétiennes et juives, mais ce n'est pas systématique, et plutôt au niveau du symbole. Extraits :

(...)
G [question de Gitta] Comment pourrais-je me débarrasser de mon "petit moi" que je déteste tant ?
- EN NE LE DETESTANT PAS. (...) (entretien 9)

(...)
- Réjouissons-nous d'une seule joie en LUI [neutre en hongrois].
Le pain que tu as reçu dans ta main
n'est pas encore bon à manger sur terre.
Il  faut qu'il soit cuit dans le four. Ne t'inquiète pas !
Ni le four, ni le pain ne brûlent,
seulement le bois qu'on appelle la "personne".
Et c'est à son feu que le pain,
qui sera bon à manger, cuit. (...) (entretien 20)

Le sourire est symbole : Maîtrise sur la matière.
Si tu lis un livre, tu l'approches de toi
pour bien voir.
Si tu veux me lire, il faut que tu t'approches.
J'HABITE DANS LE SOURIRE. (...)

LE SOURIRE EST LE PONT AU-DESSUS DE L'ANCIEN ABIME.
Entre l'animal et ce qui est au-delà de l'animal, - un abîme profond.
Le sourire est le pont.
Pas le rictus ni le rire. Le sourire.
Le rire est le contraire des pleurs.
Le sourire n'a pas de contraire. (...) (entretien 35)

On nous dit que ces quatre personnes étaient bien incapables de produire d'elles-mêmes des textes de ce niveau, y compris pour la technique poétique car il s'agit souvent de vers. Cela ne vous rappelle-t-il rien ? C'est un argument souvent invoqué pour le Coran. Mais Gitta et ses amis ne vont pas fonder d'état ni de religion.

Personnalisé au début, l'enseignement devient plus universel à la fin, surtout quand la menace se précise.

(...) Nous vous apprenons à chanter.
L'ANCIEN CHANT S'ETEINT, DEJA,
IL NE CREE PLUS;
L'ESSENTIEL, LA GRACE L'A QUITTE,
LES LOIS L'ONT TUE,
mais au-dessus de la Grâce est l'UNIQUE,
QUI SEUL EST.
Chantez toujours ! (...) (entretien 56)

Car tout au long de cette période l'étau se resserre inexorablement autour des juifs hongrois. Joseph est déporté le premier et ne reviendra pas. Les trois autres montent un atelier de couture d'uniformes pour l'armée, le but étant de procurer à des juives, y compris Lili et Hanna, un statut protégé. Sous la protection de SS allemands et de fascistes hongrois...

La pression est de plus en plus forte. A un moment, raconte Gitta :

Je suis sommée de dire combien d'ouvrières travaillent dans l'atelier. Si ma réponse n'est pas exacte je serai fusillée sur-le-champ. Je n'ai pas la moindre idée du nombre des femmes qui ont pu s'échapper (...). Puis, tout à coup, je m'entends dire : soixante-douze.
On commence à compter. Il y a là soixante et onze femmes. Un lourd silence s'installe.
Tout à coup, la porte s'ouvre brutalement, et un nazi pousse dans la pièce une jeune fille qui s'était cachée dans les WC.

Par diverses ruses, Gitta réussit à gagner encore plusieurs jours, puis à faire partir la majorité des travailleuses juives, qui survivront. Mais un petit groupe reste et se laisse prendre, dont, de leur plein gré, Lili et Hanna. Commentaire de Gitta :

Je sais  combien elles aiment toutes les deux la vie, combien l'idée de chercher le martyre leur est étrangère. Elles n'ont pas choisi la déportation sans raison. Elles craignaient que je ne sois fusillée sur-le-champ par les nazis hongrois s'ils ne trouvaient personne à déporter - puisqu'il était évident que je les avais bernés. Mais il y avait aussi, je crois, une autre explication. Hanna m'avait souvent dit que, de nous quatre, c'était moi qui devait rester vivante pour transmettre le message des anges.

Gitta gagnera bien plus tard la France, et obtiendra la publication des Dialogues (j'utilise l'édition intégrale Aubier, 1990).



08/08/2009
0 Poster un commentaire

A découvrir aussi


Inscrivez-vous au blog

Soyez prévenu par email des prochaines mises à jour

Rejoignez les 67 autres membres