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Avec Bonaparte en Egypte et en Syrie 1798-1800 (François Bernoyer)

Il s'agit d'un recueil de lettres écrites par un responsable de l'habillement des troupes au sein de l'expédition de Bonaparte en Egypte. C'est le plus souvent à son épouse, restée au pays, qu'il les adresse, en profitant des navires qui vont et viennent.

Son jugement sur le général en chef de l'expédition est mitigé. Dès la traversée, alors que sur l'ensemble des navires on s'entasse comme on peut, il a l'occasion de voir une exception... encore plus significative quand on connaît la suite :

Ensemble, nous parcourûmes toutes les pièces qu'occupait Bonaparte : tout était disposé de la manière la plus commode et la plus agréable, avec une recherche raffinée et de bon goût. Rien de plus surprenant et de plus merveilleux que son salon de compagnie : il était plutôt fait pour loger un souverain, né dans la mollesse et l'ignorance, qu'un général républicain, né pour la gloire de sa Patrie. (...) Chez le général , on observe l'étiquette la plus stricte : on cherche à copier les anciens usages de la cour, et cela nous paraît tellement ridicule qu'il nous semble voir celle d'un grand seigneur au milieu d'un camp de Spartiates. Je ne sais si Bonaparte, en adoptant ce système, croit se donner plus d'éclat ou de considération, mais le fait est qu'il se trompe, car rien ne distingue plus l'homme que son amour pour la Patrie et son amour pour la Liberté. (p20)

Il décrit bien sûr les marches épuisantes dans le désert, jour et nuit, les maladies, les Français tués dans des guet-apens, les représailles allant jusqu'à des villages détruits, l'attention constante de Bonaparte aux moindres détails, y compris des uniformes adaptés au climat, les prouesses militaires, les Pyramides (il paraît que le futur Empeur a bien prononcé le fameux "du haut de ces pyramides..."), puis l'expédition en Syrie, une partie de la garnison de Jaffa massacrée alors qu'elle s'était rendue contre la promesse de la vie sauve.

Une Egyptienne et sa servante ont été tuées (sans doute violées au préalable, il le laisse seulement entendre). Dans les ongles d'une victime, des lambeaux d'uniformes français qui permettent de retrouver les deux coupables, sans le moindre doute. Une commission militaire leur inflige sans honte trois mois de prison.

Bonaparte ayant eu connaissance du jugement et possédant toutes les pièces à conviction fit appeler tous les membres de la commission militaire. Après leur avoir adressé de cinglants reproches, il en destitua quatre des plus influents, puis il fit mettre toute la garnison sur les armes afin que ces deux grenadiers fussent fusillés en présence de tous les soldats. Voilà, ma Chère Amie, un acte de justice et de fermeté qui honore Bonaparte tout en procurant un immense plaisir à ceux qui aiment l'ordre, la discipline et la justice. (p133)

Bernoyer n'écrit pas qu'à son épouse, à un cousin aussi, ce qui permet d'apprendre comment il se procure des femmes. Et notamment il reçoit ce curieux avis d'Eugène de Beauharnais, futur Prince :

Monsieur de Beauharnais m'indiqua le moyen de me procurer des femmes à bas prix sans qu'elles soient pour autant un rebut. Il me conseilla d'aller chez les Capucins pour m'adresser au Père Félix de sa part. Ce dernier, paraît-il, me trouverait une chrétienne selon mes goûts. Je le remerciai beaucoup pour ce conseil amical, lui promettant de m'y conformer. (p101)

Après avoir craint un instant une "méchante plaisanterie" (on peut le comprendre), il s'y conforme en effet, et il apprend que c'est une pratique admise, que "tout le monde y trouve son compte", et il peut se procurer une femme.

Après avoir passé la nuit avec ma chrétienne, je pus facilement juger, par mes expériences antérieures, que les leçons reçues de sa mère n'avaient pas porté les fruits escomptés. Je sus tout de même apprécier sa douceur et sa complaisance. Avant de partir, je voulus qu'elle prît le café avec moi ; ensuite, je donnai ordre pour qu'on s'occupât d'elle en tant qu'étrangère à la maison, pour qu'elle obtînt en mon absence tout ce dont elle aurait besoin. Puis je partis chez l'Ordonnateur chercher les ordres relatifs aux habillements de la division Desaix. (p103)

A l'arrivée de la flotte anglaise dans la rade d'Aboukir :

Le Commandant a signalé à l'Amiral que les bâtiments en vu ne pouvaient être que ceux d'une escadre ennemie et qu'il serait prudent de faire lever l'ancre à nos vaisseau pour parer à un éventuel combat. L'amiral, choqué sans doute de recevoir des avis de ses subordonnés, a répondu bêtement qu'il savait ce qu'il avait à faire et qu'il n'avait besoin d'aucun conseil. Dans son obstination, il ne donna des ordres qu'au moment où l'escadre, à portée de canon, arbora le pavillon anglais et commença à livrer le combat à chacun de nos vaisseaux. (p70)

Au siège de Saint-Jean-d'Acre, premier échec grave de Bonaparte :

Il semblait que les pertes devenaient de plus en plus irréparables au sein de notre armée. (...) Quant au service du camp, il était si souvent perturbé que les boulets apportés ne correspondaient pas au calibre ; parfois, quand nous recevions des canons, il manquait de la poudre. Cet état de choses dégoûtait les soldats à tel point qu'ils maudirent Bonaparte. Les plaintes se généralisèrent et s'extériorisèrent : dès que le Général en chef sortait de sa tente, il était hué ou insulté avec des propos menaçants. (...) Le Général Murat, qui ne savait pas dissimuler, dit à Bonaparte : "Vous êtes le bourreau de vos soldats. Il faut que vous soyez bien obstiné et bien aveugle pour ne pas voir que vous pourrez jamais réduire la ville de St-Jean d'Acre. Puisque vous n'avez pas réussi quand votre armée était complète, ce n'est pas aujourd'hui que vous y parviendrez. Au début, vos soldats étaient enthousiastes ; à présent il faut les forcer à obéir ! Vu leur état d'esprit, je ne serais pas étonné qu'ils n'obéissent plus du tout !" (p163)

Quelques lignes plus loin, un autre chef prestigieux se montre encore plus dur :

Ils visitèrent tous les ouvrages avec le plus grand soin. Après avoir parcouru tous les points d'attaque et de défense, Kléber dit à Bonaparte en présence de nombreux assistants : "Général, si je ne savais pas par moi-même que Bonaparte commande ici, je croirais que tous ces travaux ont été dirigés par des enfants !" (p164)

Quand tout va mal...

Curandera, 1981



16/04/2011
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